Je déteste autant le jeunisme que je suis ému par l’.

L’âge adulte et sa caricature m’ont toujours mis mal à l’aise. Je ne suis pas loin de Jacques Brel qui chante : « …et finalement il nous fallut bien du talent pour être vieux sans être adulte… »

Pourquoi considère-t-on à la fois qu’une existence est réussie quand elle réalise les rêves de l’enfance et qu’elle se doit le plus vite possible d’entrer dans la maturité qui se flatte d’oublier l’enfant qui le précédait ?

Comme si, en passant d’année en année, on gagnait au lieu de perdre. Comme s’il y avait dans l’enfance un royaume, des joies, des souffrances dont la vocation était de laisser la place le plus vite possible à ce qu’il est convenu d’appeler le sérieux. Je n’ai jamais su donner aux fragilités de l’enfance le caractère respectable d’une personnalité digne d’être agréée par l’univers de ceux qui ont grandi comme il convenait.

Sans doute à cause d’une extrême timidité qui m’a toujours entravé face au collectif, comme si le nombre empêchant toute relation particulière mettait au comble de la gêne un tempérament frileux, je n’ai jamais admiré les forces de la nature, allant même jusqu’à éprouver une dilection singulière pour les faiblesses qu’elle laisse parfois dans la solitude et la mélancolie se débrouiller comme elles peuvent.

Les forces de la nature, j’ai conscience de les avoir trop souvent caricaturées parce qu’elles renvoyaient à mes gouffres et à mes manques qui ne parvenaient à se consoler – et encore ! – qu’avec la parole. Ce moyen, il est vrai, n’était pas le moins efficace pour communiquer avec autrui.

La force de la nature, cette virilité tellement ostensible qu’elle paraît se donner en spectacle, tonitruante, emplissant le temps avec du bruit, sommaire, péremptoire, incapable d’écouter, prétendant savoir tout sur tout, je l’assimile à tout ce que je n’aime pas, à tout ce que je n’aurais jamais su être et que bizarrement, par un étrange processus, il m’arrive d’envier.

Il faut surtout ne jamais guérir de son enfance. J’aurais presque pu dire, comme Paul Nizan, que 20 ans n’est pas le plus bel âge de la vie, que mon enfance a été en même temps triste et choyée, qu’elle a brassé tout ce que l’adulte que je suis a conservé au chaud de son cœur et de son esprit, au creux de son être. Je n’ai rien abandonné de ce qui m’a fait penser, douter, souffrir ou aimer mais le temps a passé. Mes fragilités ne sont pas devenues des forces et ma sensibilité une sécheresse. Je n’ai eu aucun mal à refuser l’emprise de l’adulte sur l’enfant. C’est ce dernier qui a interdit à l’autre de dominer.

Ce qui marque le plus profondément mon lien puissant avec l’enfance ne tient pas qu’à moi. Mais à mon culte de l’enfance des autres. Il y a des êtres qui me fascinent précisément parce qu’ils ont continué de porter en eux le trésor flamboyant et douloureux aussi de cette aurore qui laisse tout espérer et qui ne vous quitte jamais ; sauf quand, absurdement, on a décidé de rompre avec les sources de soi. Je songe notamment à Onfray, à Jean Anouilh dont toute l’œuvre théâtrale est inscrite dans cette configuration douce et amère, à Eric Dupond-Moretti. Ils sont demeurés fidèles à ce qui leur a permis de devenir ce qu’ils sont.

Je ne serai jamais Roger Vitrac s’adressant à son épouse : « Tu verras quand je serai grand ! »

L’enfance, moins une nostalgie qu’une permanence. Un malaise, un délice incurables.

22 décembre 2019

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