« Les meilleurs élèves recréent la filière S », constate l’hebdomadaire Marianne. Ce n’est pas le moindre paradoxe d’une réforme censée, selon le ministère, « éviter les hiérarchies artificielles entre les séries ». Pourtant, n’est-il pas naturel que les élèves choisissent les spécialités qui peuvent leur ouvrir le plus de portes pour accéder à l’ ? Encore faut-il qu’ils soient bien informés des critères de sélection utilisés par les commissions d’affectation et échapper à une forme inédite de discrimination : la possession d’un certificat de bien-pensance.

Ainsi, pour entrer dans une classe préparatoire scientifique (CPGE), le choix, en première, des spécialités mathématiques, physique-chimie, sciences de la vie et de la terre, correspondant à l’ancienne filière S, ne suffit généralement pas. Il faut choisir aussi, en terminale, l’option mathématiques expertes. Ce n’est qu’un exemple, parmi d’autres, de la complexité du système, quand on n’en connaît pas les arcanes.

On pourrait se dire que tout système nouvellement conçu comporte quelques ratés et que des mises au point successives en corrigeront les défauts. Mais en attendant, d’excellents élèves, mal informés, restent sur la touche et ne comprennent pas pourquoi ils n’ont pas obtenu l’affectation que, grâce à leurs efforts et leur travail, ils pensaient mériter. La situation est encore plus difficile pour les élèves issus de familles socialement modestes ou défavorisées, souvent moins au courant de la procédure.

À supposer qu’ils aient été bien éclairés, les candidats à une affectation dans l’enseignement supérieur se heurtent à un nouvel obstacle, dont la situation sanitaire a, cette année, aggravé l’importance : la crédibilité de la notation et des appréciations sur leurs dossiers. Peut-on se fier aux notes d’un contrôle continu, quasi généralisé ? La réponse est dans la question. Interviennent alors des critères comme la réputation de sérieux ou de laxisme des établissements d’origine, ce qui peut être source d’injustices et laisser de bons élèves sur le carreau.

Marianne souligne une autre dérive, encore plus grave : l’introduction de « critères moraux » dans l’évaluation des lycéens. Leur « engagement citoyen » peut être pris en compte. Ils sont invités, quand ils remplissent leur dossier de , à décrire leur engagement dans une association, dans leur établissement ou dans un autre cadre. Le professeur principal ou le proviseur peut valoriser cette activité extra-scolaire.

C’est tomber de Charybde en Scylla ! Pour entrer dans l’enseignement supérieur, faut-il juger des engagements d’un élève ou de sa maîtrise des connaissances et des méthodes indispensables ? Les lycéens ont le droit de s’engager, mais en quoi cela regarde-t-il les commissions d’affectation ? On voudrait croire que la plupart d’entre elles n’accordent à ce critère qu’un intérêt secondaire, mais on ne peut écarter le soupçon d’une éventuelle complaisance pour des initiatives qui s’inscrivent dans le mouvement de la bien-pensance.

Sous prétexte de s’ouvrir socialement et pour aller dans le sens du vent, certaines grandes écoles, dans leur procédure de recrutement, ont déjà décidé d’accorder autant d’importance aux critères comportementaux qu’aux critères académiques. Elles tiennent compte de la personnalité, des engagements, voire des origines des candidats. Voilà un bon moyen de pratiquer, sans le dire, la discrimination positive et surtout de privilégier le conformisme idéologique en participant à la normalisation des esprits. Après l’apparition d’un passeport sanitaire, les élèves se verront-ils imposer un passeport idéologique ?

2 juin 2021

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