Chaque rentrée scolaire a son lot de surprises. En l’occurrence, dans le cadre de la mise en place du nouveau baccalauréat, où le contrôle continu jouera un rôle essentiel, l’enseignement de la est sur le point de subir une ultime mutation. Il suffit, pour s’en convaincre, de se procurer un des nombreux manuels « édition 2020 », une de ces publications se conformant à un nouveau programme censé être davantage accessible.

Outre la présentation de textes de plus en plus courts – à l’échelle de ceux des terminales technologiques des dernières années –, on remarque l’entrée officielle de Simone de Beauvoir, la coqueluche du féminisme, universaliste initialement, mais en passe d’être intégralement différentialiste. Bref, on n’arrête pas le progrès ! Puis le plus exotique arrive : dans le cours sur le bonheur, on tombe sur le Chinois Zhuangzi, une des grandes figures du taoïsme, une pensée s’inscrivant dans la droite ligne du Yi Jing, qui est sans doute le premier code cosmologique de l’histoire de l’humanité. Voilà qui est intéressant, mais totalement inopérant, dans la mesure où il s’agit de véhiculer une conception totalement éculée de la civilisation extrême-orientale, conception qui remonte aux leçons de Hegel.

En effet, l’hindouisme, le bouddhisme et le taoïsme ne sont ni des philosophies ni des religions à proprement parler, mais plutôt des entre-deux entre sagesse et spiritualité. Définitivement, la philosophie est européenne ou n’est pas, puisqu’elle est la seule discipline directement héritée des Grecs de l’Antiquité. Ainsi, que de démagogie pour séduire grossièrement un auditoire taillé pour être cosmopolitiste et nomadiste, une classe prompte à plier bagage à la moindre occasion. Par ailleurs, il faut bien souhaiter du courage à celui qui essaiera de transmettre des éléments asiatiques à une population culturellement façonnée par le foot, le hip-hop, la résine de cannabis et le Coran « pour les nuls ».

Mais le plus tragique reste à venir : à la fin du manuel se trouve une référence éminemment « philosophique ». Un encart clairement hagiographique : « L’exemple de Kery James [rappeur d’origine guadeloupéenne, né en 1977, converti à l’islam et vigoureusement engagé en faveur de la cause palestinienne] : on trouve, dans plusieurs des chansons de Kery James, la revendication d’un message de vérité, conçu comme risqué et presque sacrificiel, dénonçant ce que le rappeur considère comme des hypocrisies de la société française envers les minorités. Dans la chanson “Racailles” (2016), Kery James assume un positionnement très directement politique. Dans ce procédé, la revendication du dire-vrai est centrale vis-à-vis de ses pairs qui font du rap “commercial”. » Après quoi, une invite à faire de l’exégèse via des questions étonnantes, comme s’il s’agissait bel et bien d’un texte sacré. Ou quand le cheminement philosophique se mêle à des tropismes sociologiques : du « en même temps » à bon compte.

Enfin, tout est plus clair quand on constate qu’un des deux principaux auteurs de l’ouvrage enseigne dans un lycée public de Sarcelles. Dans tous les cas, les raccourcis idéologiques sont flagrants, et sans que personne ne trouve à y redire. Comme il est loin, donc, le temps de Socrate et de Platon ! Puisque aujourd’hui, se taire et laisser faire font légion au royaume de l’hypocrisie et de la soumission tacite. En somme, rien de commun avec la philosophie.

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