Editoriaux - Réflexions - 2 juin 2019

Mort de Michel Serres : ces mots bouleversants du philosophe que vous ne lirez pas ailleurs

Il devait venir dédicacer son dernier ouvrage cette semaine à la célèbre librairie d’Agen Martin Delbert. Michel Serres n’en aura pas eu le temps : il est décédé, ce samedi, à 88 ans. Michel Serres était, dès son vivant, l’une de ces grandes figures agenaises comme cette terre reculée sait les produire et les chérir. Il n’a jamais oublié son pays : on pouvait le rencontrer à Agen ou à Villeneuve-sur-Lot et il a choisi d’être inhumé à Agen.

Qu’est-ce qui attirait le grand public vers cette figure, hormis sa crinière de neige et son accent d’ici soigneusement conservé ? Cette proximité, cette image rassurante de patriarche qui semblait nous donner l’illusion que l’âge de nos grands-parents n’était pas révolu et que la modernité, écologie et nouvelles technologies marchant main dans la main, était formidable. Jusque dans sa mort, il nous a rassurés. Son éditrice ne l’a-t-elle pas annoncée ainsi : « Il est mort très paisiblement à 19 heures entouré de sa famille. » Comme autrefois…

Il joua dans la dernière partie de sa vie un rôle, finalement, de philosophe officiel. C’était aussi ce qui pouvait agacer. Dès les années 90, on le voyait dans les émissions de Jean-Marie Cavada parler éducation, puis écologie. Puis il connut un succès éditorial avec Petite Poucette. Avec Michel Serres, la France des parents et grands-parents fut rassurée : portable et réseaux sociaux avaient reçu un imprimatur philosophico-médiatique. Et les auditeurs de France Info, de 2004 à 2018, ont pu pratiquer une sorte de philosophie du bon sens lors de ses dialogues avec Michel Polacco.

Mais ses origines et son parcours valent aussi le détour : naissance à Agen et enfance marquée par les crues historiques de la Garonne, École navale, expédition de Suez en 1956, puis démission, agrégation de philosophie, une thèse sur le système de Leibniz, en 1968, quand les étudiants ont d’autres préoccupations, et une carrière universitaire réussie, à Paris et à Stanford, où il rejoignit René Girard. Tiens, une amitié avec René Girard. Tout un signe.

On retiendra de son œuvre, à côté du volet savant sur l’histoire des sciences et la communication (la série des Hermès), plus que les ouvrages des années 90 Le Tiers-Instruit et Le Contrat naturel, ses ouvrages de traverse sur Hergé, Jules Verne, sur Rome. Et même un sur les anges.

Une œuvre et une carrière couronnées par l’élection à l’Académie française pour celui qui fut l’initiateur du projet d’édition du Corpus des œuvres de philosophie en langue française. Et ce mot, dans son discours de réception : « Dieu est notre pudeur. »

Et donc, à ce philosophe, né comme nous dans ces terres et ces eaux de l’Agenais qu’il évoquait si souvent, on se gardera bien de reprocher, pas même sous forme de prétérition, comme la nécrologie du Monde, « ni ses ambiguïtés politiques, ni son obscure attirance pour la religion » (sic).

Au contraire, on lui laissera le mot de la fin dans cet hommage à son ami Pierre Gardeil, l’autre ami philosophe chrétien, issu du même terroir, prononcé, la voix étranglée, dans la cathédrale Saint-Gervais de Lectoure en 2010. Un texte qui en dit long sur Michel Serres et sur nous tous, et qui contient toute une philosophie, et même une politique, et certainement une religion : 1

« Pierre, nous avons connu et subi, tous les deux, trois ou quatre guerres infernales ; nous avons connu aussi les campagnes peuplées, le foirail aux veaux résonnant de patoiserie, puis le crépuscule brusque de la langue d’oc ; nous assistâmes à la mort de la culture paysanne ; à l’agonie des humanités gréco-latines ; à l’extinction du petit commerce : ton père boulanger, le mien marinier ; nous voilà enfin plongés dans le silence désormais désertique d’une société jadis travaillée, transcendée de sainteté.[…]

Mon pays, pour moi, c’était toi ; toi fils du pétrin, moi fils de batellerie ; toi de la terre stable et moi du fleuve fluent ; toi, d’ici, depuis toujours, moi, hélas, de nulle part, errant, émigré, sans feu ni lieu. Pierre, tu étais devenu peu à peu mon lieu et mon feu, mon retour au pays.[…]

Mon amarre, à partir de ce jour, je voudrais la crocher au lieu où tu reposes. Prie pour moi, Pierre, prie pour nous le Dieu de notre enfance qui t’enchante maintenant de Sa présence, pour qu’Il éclaire, par ton intercession glorieuse, mon savoir médiocre et mes essais petits ; supplie-Le pour qu’Il protège de son aile ma faiblesse et mon indignité désespérée.

Adishatz, Pierre, adieu, comme on dit ici, sans y penser. À Dieu. »

À Dieu, Michel Serres.

Notes:

  1. Texte intégral publié dans la revue Kephas, octobre-décembre 2010, avec tout un dossier sur Pierre Gardeil.

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