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Signe des temps. Ce ne sont plus les lecteurs qui font le succès d’un livre, mais les médias qui encensent les auteurs. Après la démocratie sans le peuple, le lectorat sans lecteurs apparaît comme l’un de ses multiples avatars, une de ses nombreuses déclinaisons.

Ainsi, “le vénérable Der Spiegel” (sic), selon un papier on ne peut plus laudatif du Point (19 octobre), a-t-il relevé le “défi” (re-sic ; on se demande quel dieu a pu imposer ce treizième labeur au nouvel Hercule journalistique autoproclamé) de recenser “les livres qui ont le plus marqué notre époque”. “Que faut-il absolument lire pour tenter de comprendre un monde qui, depuis 1989, a connu des mutations vertigineuses ?” s’interroge, sérieusement, l’hebdomadaire indépendant de monsieur François Pinault ?

Sur un classement de cinquante ouvrages, la première marche du podium est occupée par Les Versets sataniques, de Salman Rushdie (1988), la dernière l’étant par Soumission, de Michel Houellebecq (2015). Entre ces extrêmes tout à fait arbitraires se nichent, non moins arbitrairement, Harry Potter à l’école des sorciers, de Joanne K. Rowling (1997, 10e place), Les Particules élémentaires, de Michel Houellebecq (1998), La Tache, de Philip Roth (1998, 2000, respectivement à la 12e et 13e place) et, à nouveau, Michel Houellebecq avec La Carte et le Territoire (2010, 40e position), L’Art français de la guerre, d’Alexis Jenni (2011), sans doute un des moins médiocres (avec, tout de même, certaines réserves que l’on ne peut exposer dans le cadre de cette courte chronique), venant se hucher à la 42e marche.

Plutôt décevant et/car littéralement orienté. D’abord, pourquoi commencer à 1989 et pas à 1970, ou 1991 ? Ensuite, on chercherait en vain des auteurs aussi talentueux qu’Andreï Makine, Renaud Camus, Jean Raspail ou Eugenio Corti, pour n’en citer qu’une maigre pincée.

Enfin, pourquoi Michel Houellebecq ?

Toujours selon Le Point, pour les journalistes du Spiegel, “Houellebecq est vraiment “le poète de notre époque” : “Son regard sur le monde est glacé, mais non sans humour. Il décrit les exclus, les déchus, les perdants d’une compétition totalement mondiale. Les hommes tristes, qui pensaient que, s’ils s’en tenaient aux règles du monde, ils feraient partie d’une histoire plus grande et plus heureuse. Mais ce n’est pas le cas. Ils en sont les idiots, et la colère monte, contre le monde comme contre eux-mêmes”.”

Dont acte. Va, donc, pour le fond de sauce narratif sur la misère sexuelle, l’hédonisme individualiste post-soixante-huitard, la post-industrie du tourisme de masse ou l’islamisation de l’Europe. Toutefois, on repassera pour le reste, soit, en littérature, l’essentiel : la musicalité du phrasé, le rythme et la respiration syntaxiques, le beau mot idoine pesé au trébuchet, la précision stylistique, la poésie du verbe, la métaphore qui sublime, l’oxymore qui transcende, l’allégorie qui transporte… Écrire la réalité – ou le cauchemar réaliste ? Pourquoi pas. Mais l’écrire, bon Dieu ! La ciseler d’une main raphaélienne, dans le diamant inestimable et rarissime du génie.

Point de cela chez ce faux Céline surfait. Du talent ? Voire. “Tout le talent d’écrire ne consiste après tout que dans le choix des mots”, disait Flaubert. Celui de Houellebecq réside davantage dans le choix des maux. Ceux d’un siècle en pleine déréliction ascensionnelle. En ce sens, n’est-il que le diariste ennuyeux d’une époque laide et terne ayant résolument tourné le dos à la littérature. Michel Molenbeek, selon le saisissant raccourci de Renaud Camus, c’est du journalisme en 200.000 signes.

20 octobre 2016

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