Editoriaux - Société - 2 avril 2019

Maux de femmes (le ghetto langagier)

Merci à madame Schiappa et autres consœurs de donner l’occasion de penser plus fort son existence en fonction de son corps et de revisiter les classiques du genre.

Ainsi ce livre de Mona Ozouf, écrit en 1999 : Les Mots des femmes. On ne présente pas cette philosophe et historienne éminente, non susceptible d’appartenir à la fachosphère, à qui Le Figaro a consacré, il y a peu, une pleine page. Dans un chapitre « La singularité française », elle analyse, d’une plume pénétrante, le féminisme américain né dans les années 60 et 70 ainsi que son rejeton français, quand chaque femme, « possédée de l’espèce », croit inventer une femme nouvelle, une jouissance féminine inédite, dégagée de la domination et de la pénétration du mâle (acte et pensée), une nouvelle écriture. Bref, un monde nouveau dont nous jouissons en ce moment ad nauseam ainsi que des autres communautarismes. Jusqu’aux droits de l’homme qui sont rejetés – l’universel étant une mystification du mâle dominant. La loi est toute simple : il n’y a pas de relation sexuelle consensuelle. À garçons violeurs, filles toutes violées. Mais, surtout, opprimées sans le savoir, selon la vulgate de Foucault, car leur oppression est insensible à force d’avoir été intériorisée. D’où l’importance du consciousness raising d’une porcherie universelle.

Dans ce texte, Mona Ozouf relie la large diffusion de ce différencialisme américain aux supports financiers alors qu’en France, le féminisme, plus élitiste, est lié à l’intelligentsia. Mais elle croyait que nul, en France, n’aurait « l’idée d’interpréter les grandes œuvres comme androcentriques » ni de lire Racine et Montaigne comme les « représentants d’une idéologie masculine et blanche ». Pour elle, le féminisme français était tellement universaliste qu’il ne pouvait être atteint par le communautarisme et ne s’enfermerait jamais dans un « ghetto langagier ». Un pays qui avait connu la séduction et l’ambiguïté des rapports amoureux courtois ne connaîtrait jamais, pensait-elle, le remplacement du mot « séminaire » par « ovular » ! Et les femmes, même après Le Deuxième Sexe, et malgré quelques livres sur le genre des mots, n’en continueraient pas moins à porter paisiblement le titre de « docteur » ou de « professeur » sans le « montre-sexe d’un e superflu ». C’était sans compter sur MeToo et le terrorisme universitaire et médiatique. Sur les bandeaux de télévision, on lit que Justine est « rapporteure » d’une loi et « cheffe » de liste tout en restant « rédactrice en chef ». L’opéra de Carmen a été revisité récemment par nos féministes avec une imagination inédite.

Puisse ce livre de Mona Ozouf, à lire ou relire, tirer nos femmes de leurs ghettos, elle qui tient son autorité non de sa nature sexuée mais de la singularité de ses dons, et ne doit pas sa carrière à un système de quotas. Certes, le long temps de l’Histoire guérira ces maux-là des femmes, et leurs appendices féminins tomberont naturellement. En attendant, le lavage des cerveaux fait toujours du mal : outre la faute lexicale, la perte du goût. A-t-on rendu compte, dans les médias, du rapport lui-même de l’Académie française à ce sujet ?

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