« L’histoire est écrite par les vainqueurs » : cette sentence fait effet de lapalissade en où, pendant plus de 60 ans, les massacres perpétrés par les partisans yougoslaves et leurs alliés résistants italiens ont été niés ou minorés. Mais grâce à un travail acharné, des associations ont fait la lumière sur ce drame occulté.

En témoigne la journée du dimanche 4 octobre 2020 : dans 200 villes italiennes, des centaines de personnes se sont réunies pour commémorer le centenaire de la naissance de Norma Cossetto, une étudiante de 23 ans sauvagement assassinée et devenue l’emblème des massacres dits « des foibe », une manifestation particulièrement sadique du nettoyage ethnique à l’encontre des Italiens autochtones des territoires du nord-est de la péninsule où Slaves et Latins cohabitaient depuis l’Antiquité.

Norma, dont les seuls torts étaient d’être italienne et la fille d’un fonctionnaire fasciste local, eut une fin des plus tragiques. Convoquée pour un interrogatoire par les partisans de Tito qui, après la défaite du fascisme, déferlaient sur les marches orientales de l’Italie, elle fut séquestrée, torturée, violée par 17 bourreaux avant d’être jetée, encore vivante, dans une foiba, un des puits naturels, profond 136 mètres, qui parsèment la région, avec 25 autres personnes. Malgré les sévices endurés, l’ablation des seins et un gourdin enfoncé dans les parties génitales, son agonie durera plusieurs jours, son corps étant dans un état de décomposition moins avancé que les autres cadavres découverts dans le gouffre.

Car cette fin terrible fut le lot de milliers de civils friouls, istriotes et dalmates d’origine italienne (entre 5.000 et 17.000, selon les estimations, 150 foibe contenant des victimes ont été à ce jour retrouvées*) et obéissaient au même schéma : les prisonniers étaient liés les uns aux autres, le premier était poussé dans le trou et entraînait tous les autres, qui, quand ils ne périssaient pas en se fracassant contre la paroi rocheuse, mouraient de faim ou asphyxiés par les autres corps.

Une horreur indicible. Mais l’intention n’est pas de verser dans le macabre, le lacrymal, ni d’engager quelque compétition de l’horreur, des atrocités étant commises dans tous les camps en temps de guerre. Dans tous les camps : c’est là que le bât blesse. Car une historiographie à sens unique a fait l’impasse sur ces faits : la reconnaissance de Rome ne date que de 2005 (gouvernement Berlusconi).

Il s’agit de lever le voile sur les exactions commises par les vainqueurs, et perpétrées souvent après la fin de la guerre, après que les vaincus ont déposé les armes. Des exactions dont les bourreaux n’ont jamais été inquiétés et – comble de l’outrage – certains d’entre eux ont été décorés par les institutions d’Italie où des rues portent encore leur nom. Exposant au grand jour la connivence entre résistants yougoslaves et le Parti communiste italien tout-puissant dans la période de l’après-guerre.

Ces crimes dérangent, non seulement par l’identité de leurs auteurs qui provenaient du camp des vainqueurs, mais aussi par leur caractère apolitique : les victimes, des civils pour la plupart, ont été massacrés avec une cruauté sadique pour le simple fait d’être italiens. Ils dérangent par le caractère systématique de l’opération de Tito, qui a voulu par-là instaurer un régime de terreur pour pousser les Italiens autochtones de ces régions à l’exode (300.000 Istriens et Dalmatiens quittèrent la terre de leurs ancêtres), et ce, avec la complicité de leurs compatriotes communistes italiens.

Petit à petit, grâce au travail acharné de nombreuses associations et de quelques partis politiques, la vérité historique refait surface. Mais si la présence, à la manifestation de dimanche dernier, de nombreux membres des institutions et de jeunes générations est une avancée, la route est encore longue. Preuve en est le film Red Land, qui retrace les derniers jours de la vie de Norma Cossetto, distribué dans quelques dizaines de cinémas et dans seulement dix des vingt régions italiennes. Et les massacres des foibe sont encore absents des manuels scolaires.

* Une nouvelle foiba a été retrouvée, en août dernier, en Slovénie. Elle contient les restes d’une centaine d’enfants de 14 à 17 ans, probablement de nationalité slovène. Beaucoup d’opposants slaves à Tito furent, eux aussi, « infoibés ».

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