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Qui, en France, connaît Carl Schmitt ? Excepté quelques initiés ou érudits, pas grand monde, lors même, d’une part, que la notoriété de l’homme et de son œuvre n’est plus à faire en , en , en Espagne, au Portugal ou encore aux États-Unis – autant de pays où il est lu, commenté et enseigné ; d’autre part, cette méconnaissance hexagonale semble tout à fait injustifiée, à la limite d’une faute contre l’esprit, si l’on considère que nul bachelier, même de médiocre niveau (pléonasme ?), n’ignore le seul nom (même, et surtout, hélas, sans en avoir lu aucune ligne) de Jean-Jacques Rousseau ou celui de Nicolas Machiavel. Or, Schmitt, juriste allemand né à Plettenberg (Rhénanie du Nord-Westphalie) en 1888, mort, voici trente-deux ans maintenant, ressortit à ces grands penseurs auxquels on peut, sans crainte, adjoindre Thomas Hobbes, Jean Bodin ou Montesquieu. Nous invitons, d’ailleurs, les lecteurs à regarder le dernier numéro de l’émission “Les Idées à l’endroit”, récemment mise en ligne par nos confrères de TV Libertés, pour s’en convaincre.

Pour qui veut comprendre contemporain, les concepts schmittiens, soit pour être réfutés, soit pour être défendus – en tout cas, pour être discutés –, ne peuvent tout simplement pas être ignorés. Le « partisan », la diachronie « ami-ennemi », la « décision », le concept-limite d’« exception », sont autant de notions « idéal-typiques » devenues aussi incontournables que la plus-value ou la superstructure de ou le triptyque Ça/Moi/Surmoi de Sigmund Freud.

De ce côté-ci du Rhin, Schmitt a dû sa maigre fortune éditoriale à des intellectuels conséquents tels que René Capitant (un des « pères » de la Constitution de la Ve ), Raymond Aron (qui publia sa Notion de politique dans la collection de l’esprit qu’il dirigeait aux éditions Calmann-Lévy) ou , qui s’attachera, dès les années 1970, à présenter son œuvre au grand public. Au début des années 2000, le juriste-philosophe catholique, qui eut la malheureuse idée d’adhérer au parti nazi en 1933 – avant d’en être chassé au bout de trois ans pour tiédeur idéologique –, connut une campagne de démolition aussi hystérique que véhémente au sein de l’ française, l’objectif étant de le faire passer pour l’inspirateur direct des camps de la mort !

Une lecture plus apaisée et attentive de Carl Schmitt permet de balayer rapidement cette accusation calomnieuse. À l’heure où, dans le monde, il se publie sur Carl Schmitt une étude (livre, monographie ou article) tous les dix jours environ, nous ne pouvons que nous féliciter de la réédition de Terre et Mer. Un point de vue sur l’ mondiale, essai particulièrement original dans lequel l’auteur, sous la forme d’un conte écrit pour sa fille unique Anima Louise, entreprend une fresque à la fois poétique, historique et philosophique relatant le combat primordial de l’humanité entre “la puissante baleine, le Léviathan, et le non moins puissant Béhémoth, animal terrien que l’on imaginait sous les traits d’un éléphant ou d’un taureau”.

Schmitt narre, dans une langue des plus intelligibles – contrastant avec l’hermétisme de certains de ses essais plus fondamentaux –, l’antagonisme des puissances continentales contre les puissances maritimes, des premiers écumeurs des mers aux chasseurs de baleines jusqu’à la suprématie de l’Angleterre qui, dominant les mers, s’assurait le commerce et tenait, in fine, le monde. Agrémenté d’une substantielle introduction d’Alain de Benoist, l’ouvrage, bien qu’écrit en 1942, n’en conserve pas moins une solide actualité, Schmitt prenant acte, dès cette époque, de la survenance d’un nouvel ordre politico-juridique planétaire (qu’il appelait le nomos). S’appuyant sur Zygmunt Bauman et son concept de “vie liquide”, Alain de Benoist constate que “la mer ne connaît pas de , mais seulement des courants changeants, des flux et des reflux. […] Le monothéisme du marché est fils de la mer, et ce n’est pas un hasard si le capitalisme s’apparente avant tout à la piraterie. Le monde liquide est un monde où tout peut être liquidé.” Passionnant.

25 juillet 2017

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