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De ce livre sourd un secret que le lecteur éprouvera sans doute beaucoup de mal à déchiffrer, tant le cheminement initiatique – car il s’agit bien d’un tel roman – est à la fois long, sinueux et exigeant. Non pas que l’œuvre soit difficile d’accès, bien au contraire. Loin du simplisme niais et des platitudes pseudo-littéraires de l’ennuyeuse production éditoriale qui sature les devantures des librairies, convenons que nous ne sortons pas indemne de la fréquentation fiévreuse d’un livre qui saura, indubitablement, avec le temps, se faire une place au rang des plus solides classiques du genre. L’écriture y aide admirablement, suave, maîtrisée et lumineuse. Poétique aussi, le héros, François d’Aygremont, alias Maugis, ne faisant pas mystère de sa dilection pour Gérard de Nerval et Hölderlin, deux musiciens des âmes qu’il semble connaître intimement.

La seconde conflagration continentale, nom que nous donnerons à ce que d’aucuns appellent, par ailleurs, la guerre civile européenne, sert de décor désolé à ce roman où souffle l’épopée, celle d’un jeune homme, natif du Brabant, brillant étudiant boursier de la prestigieuse Oxford, revenant d’un ultime baroud d’honneur dans les Ardennes – dorénavant sous le joug des nouveaux chevaliers teutoniques du Reich millénaire – très tôt initié aux rites païens immémoriaux de la Grèce antérieure, mais peu à peu gagné par le doute et les questionnements, que ne parviennent pas à balayer les exercices spirituels (dont la pesée de l’âme dans le for interne) que lui commande son appartenance à la Phratrie des Hellènes. Cette société secrète, aussi hermétique que mystérieuse, remonterait à Empédocle d’Agrigente (Ve siècle avant Jésus-Christ) et, « depuis vingt-cinq siècles […] transmettait les mythes de la Grèce archaïque, celle des devins et des chamanes » dont le cœur se situerait à Delphes. C’est dans le sanctuaire d’Apollon que François reçoit alors le nom initiatique de Maugis « d’après une légende ardennaise contant les aventures d’un enchanteur, dépositaire des savoirs et des pouvoirs de l’Ancienne religion ».

Sa rencontre avec un officier supérieur de l’Ordre noir, adepte de nécromancie, le fera basculer vers la face obscure, le livrant aux desseins des mauvais dieux de la Fureur et de la Discorde. Nous ne dévoilerons rien de plus, sauf à dire que commencera, pour notre héros, un âpre chemin d’errance qui le conduira du Monde des Morts à saint Jean de Patmos à Rome jusqu’aux fins fonds de l’Himalaya, en passant par la verte Érin et les rives de l’Indus.

Empli de références discrètes ou explicites (Jünger, Mann, Déon, Brasillach, Mabire…), ce roman, charriant les alluvions densément limoneux d’une antique et fière culture européenne qui s’essouffle désormais dans l’anamnèse d’une civilisation déclinante – pour reprendre un mythème cyclique typiquement spenglerien –, n’est pas sans faire penser à l’onirisme d’un Borges ou d’un Hugo Pratt, le père de Corto Maltese.

Surtout, Maugis, ode à la vie et aux héritages, est de ces livres envoûtants, littéralement enchanteurs, qui vous captivent l’âme en même temps qu’ils vous élèvent au firmament de l’intelligence.

La quête de François d’Aygremont n’est pas seulement spirituelle, elle est profondément identitaire. Que le héros, contraint par les circonstances, soit conduit à endosser successivement plusieurs identités n’est pas anodin. L’enjeu est, en effet, de taille, puisqu’il s’agit d’être toujours fidèle à son destin cosmique, de n’en jamais vouloir dévier, sauf à s’abîmer dans le chaos et l’hubris. Maugis l’enchanteur est un poète et, en tant que tel, doit-il « éveiller les ferveurs » parmi les hommes en rappelant « les vérités éternelles et surtout leur nature divine ». L’homme « livré au règne sans partage de la matière » se condamne à l’oubli de lui-même s’il oublie d’« exalter l’honneur des dieux », attendu que « quand les hommes se taisent, les Dieux se retirent ». Tout simplement sublime.

1 août 2020

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