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Le 9 janvier, Julien Freund ( le 10 septembre 1993) aurait eu cent ans. 

Né dans la petite cité mosellane de Henridorff, issu d’une famille de six enfants, il devient instituteur à quinze ans – juste après avoir obtenu son –, ainsi que secrétaire de mairie du petit village de Hommarting, où il enseignait. En 1940, il se substitue à un père de famille nombreuse pris en otage en représailles d’un commis contre l’occupant, sur le territoire de la commune. Il parvient à s’enfuir, gagne Clermont-Ferrand où l’université de s’était repliée, tandis que son jeune frère Antoine est enrôlé de force dans la Wehrmacht. Il entre, en janvier 1941, dans la Résistance (groupes « Libération » et « Combats »). Arrêté, il est jugé à Lyon et interné à la forteresse de Sisteron, d’où il s’évade en juin 1944 pour rejoindre les maquis FTP, dans la Drôme. Là, il assiste à l’assassinat, par exécution, d’une jeune institutrice accusée à tort d’être passée du côté de la Gestapo. Jugée sommairement, violée ensuite par les partisans, elle est abattue à l’aube. Julien Freund en gardera un sombre souvenir : « Après une telle expérience, vous ne pouvez plus porter le même regard sur l’humanité. » 

À la Libération, Freund reprend le chemin de ses études de philosophie. Il obtient l’agrégation et enseigne successivement à Sarrebourg, Metz et Strasbourg avant de devenir maître de recherche au CNRS en 1960. Cinq ans plus tard, à la Sorbonne, il soutient sa thèse de doctorat d’État sous la direction de Raymond Aron sur L’Essence du politique – qui deviendra son maître-livre. À cette occasion, il lancera à Jean Hyppolite, qui restait sourd à l’argument freundien selon lequel « il n’y a de politique que là où il y a un ennemi », cette réplique demeurée célèbre : « Vous pensez que c’est vous qui désignez l’ennemi, comme tous les pacifistes. Du moment que nous ne voulons pas d’ennemis, nous n’en aurons pas, raisonnez-vous. Or, c’est l’ennemi qui vous désigne. Et s’il veut que vous soyez son ennemi, vous pouvez lui faire les plus belles protestations d’amitié. Du moment qu’il veut que vous soyez l’ennemi, vous l’êtes. »

Influencé par le juriste Carl Schmitt, dont il deviendra l’ami fidèle et contribuera à faire connaître son œuvre en France, Freund, parfaitement bilingue, sera également le traducteur et commentateur du sociologue Max Weber mais aussi de Georg Simmel et de Vilfredo Pareto. En 1970, il fonde l’Institut de polémologie (à la suite de Gaston Bouthoul). Le sociologue Michel Maffesoli y sera son assistant en 1978. À la fin des années soixante, exaspéré par le conformisme de l’intelligentsia de gauche, il décide se retirer dans son terroir de Villé, localité de naissance de son épouse Marie-France, fille du peintre René Kuder.

Aristotélicien autant que machiavélien, Freund a développé la thèse de l’autonomie du politique qu’il considérait, au surplus, comme le lieu d’expression, par excellence, du tragique, aux antipodes de la vision pacifiste et libérale de nos modernes. Dans ce recueil inespéré, Alain de Benoist et Pierre Bérard, qui ont bien connu le Lorrain (une partie notable de la correspondance échangée de 1973 à 1990, entre de Benoist et Freund, y est reproduite), ont rassemblé certains de ses textes parmi les plus importants de son œuvre (dont « Propos sur le politique » et « La pensée politique de Carl Schmitt »), témoignages de son compagnonnage avec la « Nouvelle  ». Dans un fécond dialogue avec Bérard, intitulé « L’Essence inflammable du politique », Freund, « adversaire des Lumières », s’y livre à de percutantes réflexions, toujours actuelles, sur l’, la technique, le , le racisme, l’individualisme, le libéralisme, etc. Ce fin gastronome enraciné, d’un pénétrant réalisme, bien que ne se faisant aucune illusion sur la anthropologique affectant Homo europaeus, ne nourrissait cependant pas un pessimisme foncier.

Connu, reconnu, mais méconnu, Freund est « l’un des rares penseurs du politique que la France a vu naître au XXe siècle », selon Pierre-André Taguieff.

 

9 janvier 2021

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