C’est un jardin qui n’a rien d’extraordinaire, sur l’île de Porquerolles. Il le pourrait – être extraordinaire – mais c’est trop de travail sans doute, alors les végétaux végètent autour d’allées défoncées, jalonnées de bancs jamais repeints. Au milieu trône un plan relief de l’île, enchâssé dans une boîte en plexi couverte de chiures d’oiseaux. C’est triste à mourir. Pourtant, l’entrée du jardin Emmanuel-Lopez est pimpante : boutique, librairie, souvenirs… et puis parcours didactique sous la tonnelle : dans les temps apocalyptiques qui nous attendent, « que va devenir la Terre ? », « que vont devenir les arbres ? », « que vont devenir les fonds marins ? », etc.

On pourrait déjà s’occuper du jardin, ça éviterait à tous ceux qui le peuplent de crever, mais la morale est au-dessus de ces préoccupations triviales.

La morale, c’est de cela qu’il s’agit. En effet, il est devenu impossible de fréquenter un lieu public d’agrément, a fortiori un musée, sans se prendre une leçon de morale. On se fait partout admonester, interpeller, culpabiliser.

Le but de cette balade à Porquerolles était la fondation Carmignac. Un lieu magnifique, un écrin pour l’art perdu au milieu des vignes et des champs d’oliviers. Sortie de confinement oblige, sans doute, je n’y ai pas retrouvé les œuvres décalées qui m’avaient enchantée l’an passé. Rien que des photos, cette fois : celles des lauréats du Prix du photojournalisme décerné par la fondation. Soit le catalogue des misères et horreurs tout autour de la planète : guerres de Serbie, Tchétchénie, Afghanistan, ravages des orpailleurs en forêt amazonienne, prostituées à Bombay, migrants dans les camps…

Le petit Blanc en short qui visite son palais d’été en prend plein la figure. Il ressort essoré, honteux : comment peut-il encore vivre sous le ciel bleu quand tant de misère ravage le monde ? À l’entrée, on lui a servi un petit verre de tisane fraîche faite avec les simples du jardin… à la sortie, il rase les murs.

Dans la dernière livraison du magazine Artension, Pierre Lamalattie s’est penché sur le sujet : « Est-il souhaitable que l’art fasse tant de place aux nouvelles moralités ? »

Les exemples abondent : le musée de Manchester qui décroche Hylas et les Nymphes, œuvre de Waterhouse, un artiste victorien, parce qu’elle « montre un homme entrant dans un étang où barbotent sept jeunes rousses sexy, nues parmi les nénuphars ». Au diable la mythologie (ce sont les nymphes, éprises de sa beauté, qui enlèvent Hylas !), pas question de laisser à la vue cette offense faite aux femmes. Ailleurs, ce sont Egon Schiele ou Balthus qui partent au placard, accusés eux aussi de sexisme dégradant. Il s’agit là de « censure militante », et les censeurs au nom de la religion ont précédé les moralisateurs du genre. Mais une nouvelle catégorie s’impose, celle dont se réclame l’affreux Piotr Pavlenski, le tombeur de Benjamin Griveaux qui prétend faire de « l’art politique » et se cloue les testicules en place publique pour dénoncer le régime de Poutine.

Sous la pression de groupuscules de plus en plus réduits qui revendiquent leur souffrance, on se doit de vibrer dans l’air du temps. De ce fait, dit Pierre Lamalattie, « un peu partout on voit fleurir des expositions dédiées à des sujets qui préoccupent l’opinion : genre, féminisme, diversité, migrations, décolonialisme, intersectionnalité, climat, planète, biodiversité, anthropocène, fin du monde, etc. » Rien que de bonnes intentions. , « en s’enthousiasmant pour l’actualité, il est facile de tomber dans les clichés, les idées reçues et les fausses bonnes solutions »… avec le risque de sombrer dans les travers d’un art didactique profondément ennuyeux.

On empruntera à Artension sa conclusion : « En voulant être “le cri de toutes les urgences”, on en arrive assez vite aux platitudes d’un art de quasi-propagande. »

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