Dans les « bonnes familles », on offrait traditionnellement aux jeunes filles, à l’occasion de leurs 18 ans, un collier de perles. La princesse Leonor d'Espagne, ce 31 octobre 2023, n’en portait pas. Sur son blazer blanc immaculé, elle arborait en pendentif la Toison d’or, héritée des Habsbourg et des ducs de Bourgogne, que son père, le roi Philippe VI, lui avait remis pour ses 12 ans. En guise de collier, celui de l’ordre de Charles III, son ancêtre direct, que le monarque lui a remis à l'issue de sa prestation de serment à la Constitution espagnole. Car c’est à 18 ans, conformément à cette Constitution de 1978, que l’héritier du trône doit prêter serment. La dernière cérémonie remonte au 30 janvier 1986, lorsque le père de la princesse, alors prince des Asturies, avait prêté serment en présence de son père, le roi Juan Carlos.

L'ombre du franquisme s'estompe un peu plus

Ainsi, à partir d’aujourd’hui, Leonor peut devenir reine, sans régence, si le roi venait à mourir, abdiquer ou était reconnu dans l’incapacité de régner. C’est donc un tournant majeur dans la vie de cette jeune femme qui, par ailleurs, suit sa formation militaire à l’école d’officiers de Saragosse, tout comme son père et son grand-père. Mais c’est surtout un nouveau tournant pour l’Espagne, car l’ombre du franquisme s’estompe un peu plus. La prestation de serment de la princesse des Asturies eut lieu après un bref discours protocolaire du Premier ministre socialiste Pedro Sánchez, celui-là même qui approuva l’exhumation et le transfert des restes de Franco. Or, sans Franco, Juan Carlos, grand-père de Leonor, n’aurait sans doute jamais été roi, ni d'ailleurs son fils Philippe VI, qui avait 7 ans lorsque mourut le Caudillo. Leonor, que sa mère (sans doute très progressiste ) le veuille ou non, est l’héritière de cette restauration voulue par Franco, que l'on pourrait même qualifier d’instauration, de la monarchie.

La dernière des Bourbons d'Espagne ?

Autre tournant pour la monarchie espagnole : Leonor qui monte en ce jour une marche de plus vers le trône, est probablement la dernière Bourbon à régner sur l’Espagne. Les princesses épousant de moins en moins des princes et la manie d’épouser ses cousins germains ayant passé dans les famille royales, le roi ou la reine qui succédera à Leonor, si la royauté existe encore alors, sera un, ou une, X y Borbon et non un, ou une, Borbon y X. C’est peut-être un détail pour vous, mais cela veut dire beaucoup. Ce sera, en effet, la fin d’une dynastie qui régnait sur l’Espagne depuis Philippe V (1683-1746), petit-fils de Louis XIV. Leonor est apparemment une jeune fille de son époque : le port d’un ensemble tailleur-pantalon pour cette cérémonie en témoigne. Son père mise, à l'évidence, sur Leonor pour que la monarchie perdure au-delà de son propre règne dans un pays où l'institution ne fait pas l’unanimité, notamment après les déboires du roi Juan Carlos que personne n'a oubliés. Il faudra sans doute à Leonor plus que son sourire, qu'elle a du reste charmant, pour y arriver.

À l’issue de la cérémonie aux Cortès, le roi, entouré de la reine Letizia et de ses deux filles, recevait au palais royal les corps constitués. Dans le long reportage publié sur YouTube par le journal El País, on aperçoit un instant Philippe VI montrant à sa fille - et au Premier ministre ! - le portrait de son ancêtre à la huitième génération, le roi Charles III, arborant le même collier que celui porté par Leonor. Cette dernière, « du sang de Saint Louis », est-elle consciente de ce lourd héritage ?

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31 octobre 2023 à 19:51

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10 commentaires

  1. Il est regrettable qu’il n’y ait plus de cérémonie religieuse pour un telle occasion ,mais l’Espagne est à l’exemple des autres pays occidentaux, la religion relève désormais de la sphère privée .
    J’éprouve de la sympathie envers le système monarchique constitutionnel ou parlementaire , les souverains incarnent l’unité d’une nation à l’intérieur comme à l’extérieur d’un pays ,hélas leurs pouvoirs politiques sont très limités ,et souvent inexistants .

  2. La monarchie constitutionnelle est à l’évidence un meilleur système que le pur républicain.

    1. Son avantage majeur est que personne ne peut devenir la première personnalité du royaume puisque la place est déjà occupée par le prince régnant, et la suite de ce dernier par son enfant aîné. Ainsi, l’ambition dévorante qui habite nos présidents successifs, monarques républicains aux immenses pouvoirs du fait de l’élection au suffrage universel direct, disparaitrait. Le Premier ministre /président du Conseil serait choisi dans la majorité parlementaire, et à défaut de majorité, il serait celui le mieux à même d’en constituer une. Voilà qui imposerait un débat et des accords qui dans la Vème République française ont disparu, remplacés par des vociférations et le 49.3. La restauration monarchique a été ratée en 1871 en dépit d’une large majorité parlementaire en sa faveur. Serait-il possible de rembobiner 152 ans d’histoire et de remettre la France dans ses fleurs de lys?

  3. La monarchie constitutionnelle est une forme de gouvernement démocratique, où le monarque symbolise l’unité de la nation. En tant que symbole, le degré de la filiation elle-même passe à mon avis au second plan. – – – – – Le monarque a parfois l’occasion d’agir, comme on l’avait vu le 23 février 1981, par la magnifique prise de parole du roi Juan Carlos face à la tentative de coup d’Etat militaire. Cet épisode m’avait fait réfléchir à l’époque, car il avait mis en évidence cette nécessité d’unité d’une nation.

    1. C’est absolument vrai : il faut un ciment en chair et en os, même symbolique, à une Nation, qui en rappelle les racines.

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