Si l’on en croit Ésope, « la langue est la meilleure et la pire des choses » : on pourrait en dire autant des langues régionales. Après la censure par le Conseil constitutionnel de deux articles de la loi relative à la protection des langues régionales et à leur promotion, plusieurs milliers de manifestants ont défilé, samedi, en France, pour protester contre cette décision et défendre, notamment, « l’enseignement immersif ». Ce débat, qui intervient à l’approche des élections régionales, est-il légitime ou instrumentalisé ?

Le Conseil constitutionnel considère que « l’enseignement immersif » prévu dans l’article 4 de cette loi est « une méthode qui ne se borne pas à enseigner cette langue mais consiste à l’utiliser comme langue principale d’enseignement et comme langue de communication au sein de l’établissement ». Il méconnaît donc l’article 2 de la Constitution, qui précise que « la langue de la République est le français ». Est également censuré l’article 9, autorisant les signes diacritiques des langues régionales dans les actes de l’état civil.

Si le texte adopté par le Parlement prévoit des mesures de promotion des langues régionales, il favorise aussi le développement de l’enseignement immersif, ce qui a été censuré. De nombreuses personnalités, de François Bayrou à Marc Le Fur, ont critiqué cette décision, tout comme, à demi-mot, Emmanuel Macron lui-même. Jean-Michel Blanquer a, de son côté, assuré sur Europe 1 que « le français doit être présent tous les jours à l’école ».

Il ne s’agit pas de nier l’apport culturel des langues régionales, qui constituent un patrimoine incontestable. On ne peut pas, non plus, leur opposer la priorité de l’enseignement du français, puisqu’il apparaît que ceux qui suivent ce type de scolarité ont, dans cette discipline, un niveau souvent supérieur à celui des autres. La véritable question, souvent occultée, est de savoir si ces cultures minoritaires peuvent porter atteinte à l’unité nationale, bref, si les langues régionales peuvent mener au séparatisme.

Il serait abusif de généraliser ce risque. Rien n’empêche a priori que le français soit la langue commune, sans devoir rejeter la richesse linguistique de langues comme le breton, le basque, l’alsacien, l’occitan, le corse et bien d’autres encore. Mais il ne serait pas honnête de nier qu’une langue ne sert pas seulement à communiquer de manière utilitaire, ni même à perpétuer des traditions : elle forge une identité et, si elle se sent menacée, une minorité peut se mobiliser et tenter de faire sécession. En dénonçant une sorte de colonialisme intérieur, on viserait à obtenir une forme d’indépendance ou d’autonomie pour son territoire.

Les institutions européennes ne sont pas étrangères à cette revendication. Les États membres du Conseil de l’Europe ont adopté, en juin 1992, une Charte des langues régionales et minoritaires, que la France a signée mais n’a toujours pas ratifiée. Notons que le Parlement européen a adopté, le 26 juin 2013, une résolution sur les langues européennes menacées de disparition. Le 18 janvier 2018, l’Assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe a voté une nouvelle résolution prônant la protection et la promotion des langues régionales ou minoritaires. L’Europe met la pression pour convaincre les États réticents : on peut douter que ce soit pour renforcer leur unité nationale.

Il convient donc, dans ce débat, de savoir raison garder. Pour sauver les langues et les cultures régionales, il faut commencer par dévoiler les arrière-pensées des uns et des autres, se garder de toute récupération politicienne et rechercher où se situe le véritable intérêt de la France.

30 mai 2021

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