Cette semaine, Emmanuel a lancé sa campagne (comme toutes les semaines depuis un mois, d’ailleurs) en donnant un entretien-fleuve (20 pages…) au magazine Zadig. Il y évoque sa France, s’y dépeint, proustien, en provincial : du coté de Bagnères-de-Bigorre, du côté d’Amiens, et puis le Lot ! Et la Seine-Saint-Denis ! Presque un goût de madeleine trempé dans un thé. À la menthe.

On ne peut pas lui faire le reproche de ne pas maîtriser les codes. Emmanuel connaît parfaitement son cours de l’ sur l’incarnation présidentielle. Un Président, ou un candidat, ça doit d’abord donner des gages d’amour, de littérature, de géographie, d’histoire. Le truc lui a d’ailleurs bien réussi, il y a quatre ans. Donc, il remet le couvert.

Sentant l’examen plus difficile, de même qu’il nous a habitués à surjouer son rôle, de même Emmanuel se surincarne : pour faire bonne mesure avec la « certaine idée » de qui vous savez et dont on oublie de citer la suite : « Ce qu’il y a, en moi, d’affectif imagine naturellement la France, telle la princesse des contes ou la madone aux fresques des murs, comme vouée à une destinée éminente et exceptionnelle. » était, en fait, le plus proustien de nos Présidents. Mais je m’égare.

Emmanuel Macron se pose en historiographe de ses quatre ans de règne et a trouvé une grille de lecture intéressante pour les deux événements qu’il retient : « On revit des temps au fond très moyenâgeux : les grandes jacqueries, les grandes épidémies, les grandes peurs. Je relierais la période que nous vivons à la fin du Moyen Âge et au début de la Renaissance. C’est l’époque des phénomènes qui forgent le peuple, je dirais même de la réinvention d’une civilisation. » Quant aux gilets jaunes, ils ont révélé « un peuple très résistant, extraordinairement tenace » mais qui « s’embrase sur le coup de colères ».

Pas mal vu, ce rapprochement. Mais ça rappelle évidemment, en un peu plus sophistiqué, le fameux passage de l’ombre à la lumière de 1981. Et, surtout, ça se renverse d’un souffle. Le Figaro est allé interroger deux professeurs de littérature médiévale qui ont dit toute la fausseté et toute l’hypocrisie de la comparaison macronienne : « À l’heure où l’on voit notamment disparaître l’enseignement de la langue médiévale des cours de formation des enseignants de lettres, il y a une certaine ironie expéditive à ancrer le débat dans le Moyen Âge flamboyant pour disqualifier notre époque. » Faut-il aussi rappeler à l’Élysée que la Renaissance s’est d’abord définie comme un retour aux textes et aux langues antiques, au moment où la France bat tous les records de désaffection pour le latin et le grec à tous les niveaux du secondaire et du supérieur, où l’inculture littéraire, scientifique et historique augmente d’année en année comme toutes les enquêtes le montrent ? Toute la réalité montre que l’ère Macron nous tire, non pas vers la Renaissance, mais bien vers le Moyen Âge, ou plutôt le « moyenageux », comme il dit, puisque ses fiches sur le vrai et grand Moyen Âge ne semblent plus très à jour, comme le rappellent au passage les héritiers de Jacques Le Goff.

Il ne faudrait pas qu’Emmanuel Macron s’amuse trop longtemps à faire l’intello avec ses pseudo-comparaisons historiques. Elles pourraient lui revenir en boomerang. Hubert Hekmann, le médiéviste interrogé par Le Figaro, relève la grossière erreur de notre historien-Président : « Jacqueries, épidémies et grandes peurs sont des phénomènes qui font partie intégrante de la modernité. La Grande est le nom donnée aux jacqueries de 1789… Dans l’esprit comme dans le choix du vocabulaire, Emmanuel Macron est donc étonnamment proche de la référence à la toute fin de l’Ancien Régime. » Louis XVI était finalement meilleur en serrurerie qu’Emmanuel Macron en Histoire…

Peut-être a-t-il aussi oublié de préciser que la Renaissance fut également, en France et en Europe, le siècle des guerres de religion ? À sa géographie et à sa Seine-Saint-Denis fantasmées, les Français opposeront peut-être une autre géographie (Conflans-Sainte-Honorine, Rambouillet, La Chapelle-sur-Erdre, etc.) et une autre Histoire, la leur, celle qu’ils vivent tous les jours ?
Peut-être se souviendront-ils aussi que c’est en plein milieu de son quinquennat « Renaissance » que la start-up nation a laissé brûler Notre-Dame de Paris ?

30 mai 2021

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