Dans une tribune des Échos du 9 avril dernier intitulée « Il n’y aura pas de monde d’après », l’auteur voudrait minimiser la responsabilité de notre gouvernement dans la gestion de la pandémie. Selon lui, certains hommes politiques cherchent un bouc émissaire à cette crise sanitaire majeure. Exit le monde d’après, balayé par l’impuissance du génie humain à se surpasser et à renoncer aux lois économiques qui ne seraient que la réponse aux comportements humains. Et d’affirmer que la n’a pas de raison de s’arrêter en si bon chemin, puisqu’il conviendra de nous reconstruire économiquement après cette crise. En conclusion, c’est le monde d’avant, prospère, qui nous a permis de profiter de nos amis et de notre famille. Pour être heureux, ne changeons donc rien et reprenons notre vie d’avant.

Hommes insensés et arrogants qui misez sur les richesses et les biens matériels créés par l’homme dans une logique purement libérale. Dans votre vision toute béate du capitalisme effréné, vous avez omis de prendre en considération un critère qui pourrait s’avérer être le petit grain de sable dans votre belle mécanique. C’est un bien immatériel que nous possédons tous de manière universelle. Grâce à lui, nous pouvons envisager différemment nos vies futures, quand bien même nos pensées seraient confisquées, nos esprits, eux, demeureront libres ! C’est le temps.

S’il est bien un domaine où les hommes voudraient en tirer profit, c’est celui de l’économie résumée ainsi : le temps, c’est de l’argent. André Soury disait : « Si le temps, c’est de l’argent, je vois la morale de l’argent devenir la morale de notre temps, et les affaires réussir avec l’argent des autres. » Mais « les affaires de réussir avec le temps des autres » serait plus exact. En effet, nous sommes devenus, en quinze ans, les multiples employés modèles et gratuits des banques ou de la grande distribution dont toute économie rêve ! Nous faisons nous-mêmes nos opérations bancaires en ligne, nous faisons nous-mêmes les caissières pour payer nos courses… Pardon, mais où est le gain de temps, pour nous ? En revanche, tout est bénéfice pour les banques et la grande distribution : moins de salariés à payer, moins d’agences bancaires ouvertes… Voilà comment – avec notre consentement – le temps nous est volé et que nous ne consacrons pas, tout occupés à en gagner, à nos enfants ou à nous-mêmes.

En confinement, seul le temps ne nous manque pas. C’est ainsi que nous retrouvons le temps de nous occuper des nôtres, de prendre de nouvelles habitudes ou des activités que nous avions délaissées par manque de temps. C’est aussi une occasion pour nous enrichir intellectuellement, grandir spirituellement et prendre conscience qu’une multitude de comportements sont soit à abandonner soit à changer pour que nos vies d’après retrouvent du sens. Et n’en déplaise à M. Benhamou, consultant en communication stratégique, il est urgent de changer de paradigme économique.

Voudrons-nous, demain, encore une agriculture intensive, une production industrielle de nos aliments conséquences directes de la malbouffe ? Accepterons-nous de mondialiser le moindre pan de notre économie dont le but n’est autre que l’intensification et la libéralisation des échanges en restant ce colosse aux pieds d’argile ? La grande et belle construction européenne qui devait nous protéger remplit-elle ses fonctions ? La solidarité entre les États membres de l’, on le voit avec cette pandémie, a volé en éclats avec le vol des masques ou de matériel médical entre pays, sans parler des blouses bonnes à jeter car inutilisables.

Tout système économique possède ses forces et ses faiblesses. Ne pas vouloir les mettre à jour et moquer les initiatives de bon sens, les réflexions ou les critiques visant le monde d’avant, c’est vouloir renforcer le confinement de nos esprits. Il est heureux que nous nous réapproprions nos vies en prenant le temps d’analyser ce qui est essentiel pour nous. Une chose est sûre, pour nos libéraux-progressistes, si le temps, c’est de l’argent, pour leurs communicants, la parole est aussi d’argent et leur silence est bien d’or.

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