Editoriaux - Fiction - 25 juillet 2019

Le roman inédit de l’été : Derrière le mur, par Marc Eynaud (8)

Cet été, Boulevard Voltaire vous propose une fiction inédite, jamais publiée auparavant. Embarquez avec Fadi, Sybille, Jean et Tarek dans un pays qui n’existe plus.

Chapitre III

En passant par la fenêtre de sa chambre pour se glisser le long de la gouttière, il ressentit encore ce mélange d’adrénaline et de crainte qui le comblait. Souple comme un chat, il parcourut le chemin en frôlant à peine le sol. Dans sa besace, un livre et quelques pitas. Il se dit que le vieux devait à coup sûr crever de faim. Et puis ce n’était pas son père qui lui reprocherait ce menu larcin. Rien ne prouvait que cet homme ne fût pas musulman, ce n’était donc pas pécher que de lui faire l’aumône.
La chance était avec lui, aucune patrouille n’était visible ce soir-là. L’exécution de tout à l’heure avait dû dissuader les kouffars de tenter le moindre coup de main. Ou alors c’était ce qu’inconsciemment les moudjahidines pensaient.

Arrivé devant le soupirail, il toqua brièvement. Au bout de quelques instants, une main décharnée ouvrit le passage. Il se faufila dans l’interstice et se trouva à nouveau dans ce réduit dont rien n’avait changé. À la différence qu’il n’était plus le fugitif égaré et apeuré attendant un miracle. Il était là de son plein gré et ne comptait pas laisser Jean prendre l’ascendant.
Sans dire un mot, il posa sur la table le livre et la nourriture.
– Vous l’avez fini ! S’exclama Jean.
Fadi approuva d’un bref hochement de tête. Il eut la satisfaction de voir naître une pointe d’admiration dans les yeux du vieil ermite. Oui, il l’avait lu, son maudit bouquin. Des côtes grecques jusqu’à Jérusalem en passant par la Turquie. Un voyage à la fois dans et hors du temps. Cheminant avec le hadj, l’écoutant, le suivant et profitant de la science qui s’étalait à longueur de page. Des heures à déchiffrer ce curieux langage jamais lu ou entendu auparavant :

– C’était pas un musulman, votre pèlerin ?
– En effet, je suis content que cela ne vous ait pas échappé, sourit Jean. Non ce n’était pas un musulman, c’était un chrétien.
– Alors, ce qui se dit est vrai, ils haïssent l’islam…
– Grand Dieu, non, pourquoi cela ?
Saisissant l’ouvrage, le jeune homme lut avec difficulté un passage marqué d’avance. Ils n’auraient rien gagné à se soumettre au Coran. Il n’y a dans le livre de Mahomet ni principe de civilisation, ni précepte qui puisse élever le caractère : ce livre ne prêche ni la haine de la tyrannie, ni l’amour de la liberté. En suivant le culte de leurs maîtres, les Grecs auraient renoncé aux lettres et aux arts pour devenir les soldats de la Destinée, et pour obéir au caprice aveugle d’un chef absolu. Ils auraient passé leurs jours à ravager le monde, ou à dormir sur un tapis au milieu des femmes et des parfums.

Au fur et à mesure de sa lecture, il vit le vieux fermer les yeux. Un mince sourire se dessinait sur ses lèvres. Visiblement, il prenait un réel plaisir à l’écouter. Fadi avait pourtant lu à voix hésitante, très basse et les joues en feu. Lire cela en cachette sous son lit était déjà infamant. Lire ceci à voix haute et devant témoin était autrement plus grave, car cela donnait corps à son péché.
– Pardonnez-moi, mon cher, murmura Jean, cela faisait très longtemps que je n’avais entendu Chateaubriand lu à voix haute. Je vous félicite, vous avez directement mis le doigt où il fallait. Le vieil homme se redressa et se carra dans son fauteuil. Maintenant, je vous écoute, que voulez-vous savoir ?

Ce qu’il voulait savoir ? Fadi n’en avait pas la moindre idée. Rien de ce qui lui arrivait depuis plusieurs jours n’était prévisible.
Cette cave, ce vieillard. Dans son monde si ordonné et rendant impossible toute soustraction aux préceptes religieux, la cave de Jean lui apparaissait comme un refuge inconnu du pouvoir. Une bulle d’air au milieu du chaos. Au fur et à mesure que la soirée avançait, Jean et lui échangèrent sur le monde d’avant. Ou plutôt, Jean parlait et Fadi écoutait. Il n’avait pas besoin de le relancer. Le vieux s’animait et parlait sans fatigue. Lorsqu’il s’interrompait pour reprendre son souffle ou faire bouillir le thé, Fadi en profitait pour lui reposer des questions, tentant de l’orienter dans un chemin qui lui permettrait de le suivre. Le jeune homme prit conscience de la complexité du passé, de la fragilité du présent et du caractère pas encore figé du futur.
Au bout d’un long moment, Jean s’arrêta de parler.

Longuement, il regarda Fadi en souriant. Suffisamment longtemps pour que le jeune homme se sentît mal à l’aise. Au moment où ce dernier alla prendre la parole, Jean s’anima à nouveau :
– Vous ne savez pas qui vous êtes, Fadi. Ni d’où vous venez. Comment pourriez-vous trouver votre voie ?
– Les autres y arrivent bien !
Jean sourit. L’amertume était palpable dans la voix de son jeune visiteur.
– Oh oui, en effet. La rigidité des structures de votre monde est efficace pour l’immense majorité de vos contemporains. Mais les enfants comme vous sont rares. Ils demandent plus.
– Pourquoi ?
– Parce que vous êtes à part, Fadi. Mais croyez-moi, il n’est jamais vain de s’interroger sur ce qu’on est. La plupart n’en ressentent pas le besoin car ils se satisfont de ce qu’ils ont. Ou bien parce qu’ils ont rassasié leurs désirs. Vous pas, visiblement.
– Alors, vous pouvez m’aider ?
– De l’aide… peut-être. De la connaissance, certainement. Si vous ne craignez pas pour votre vie.
– Ma vie… Fadi avait répété les mots de Jean à voix basse. Comme s’il ne réalisait pas l’ampleur des risques qu’il prenait. Jean parla pour lui.
– Comment les vôtres réagiraient s’ils avaient vent de mon existence et de nos conversations ? Votre monde n’a pas de place pour les divergents pas plus qu’il n’en possède pour la faiblesse ou pour autre chose que la force et le Coran. Toute aspiration à un autre modèle qui les mettrait en péril inutilement. Cela remettrait en cause non seulement leur dogme mais surtout les fondements mêmes de leur société. Vous les mettez en danger, Fadi.

Le jeune homme se mit à rire. Il ne comprenait pas ce que le vieil homme voulait dire. Il n’imaginait pas comment lui, perdu parmi des millions d’hommes, pourrait menacer une société tout entière en ouvrant un simple livre.
Jean ne répondit rien à ce rire spontané, il eut un bref coup d’œil à sa bibliothèque et au réduit infâme qui lui tenait lieu de repaire. Les deux mille ans d’Histoire confinés dans l’humidité et la poussière de son antre répondaient pour lui.
Fadi comprit. Se carrant dans son fauteuil, il se tut et laissa Jean reprendre le fil de ses propos.
Comme un explorateur, il plongeait dans le monde inconnu que le vieil ermite traçait devant lui. Le vieil homme possédait une connaissance et une culture jamais vues au dehors. Était-il plus intelligent que les maîtres coraniques ? Il apportait avec lui un vent nouveau, il drainait une rivière qui avait le pouvoir d’apaiser la soif dévorante qui brûlait les entrailles du jeune homme. Plus puissante que la liberté, plus douce que le miel, la soif d’une connaissance qu’aucun maître n’était autorisé à transmettre. Celle qui allait lui permettre de s’exprimer ce qu’il était et peut-être aussi enfin calmer les angoisses qui le minaient. Il ne bougeait pas et écoutait, relançant à l’occasion le vieil ermite d’une question souvent inutile et certainement naïve. De toute évidence, le vieux fonctionnait comme une machine : une fois démarré, on ne l’arrêtait plus.

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