[CINEMA] Le Vertige, la blague de Dupieux sur l’artificialité du monde

Plutôt amusant, le film laisse pourtant un goût d’inachevé, faute d'une réelle solidité du récit.
© Diaphana Distribution
© Diaphana Distribution

C’est peu dire que Quentin Dupieux est un cinéaste clivant. Ses films sont tour à tour audacieux, paresseux, hilarants ou franchement ineptes. Sa dernière blague en date, intitulée Le Vertige, ne fera guère davantage l’unanimité parmi les spectateurs. La bande annonce en révèle la raison principale : ce film d’animation, rendu possible par cinq jeunes diplômés des Gobelins, reprend volontairement les graphismes surannés – « dégueulasses », diront les plus jeunes – des jeux vidéo de Playstation 2, comme GTA ou Les Sims. La raison d’une telle coquetterie de mise en scène ? Le sujet même du film.

Le récit imagine, en effet, deux amis, modélisés selon les traits d’Alain Chabat et de Jonathan Cohen, s’interroger sur l’artificialité du monde. Persuadé que « tout est bidon », une « simulation », Jacky tente de convaincre Bruno. Il a recensé plus de deux cent bugs qui accréditent sa thèse, et n’en dort plus depuis des jours. D’abord incrédule, son camarade finit alors par se joindre à lui dans sa recherche de la vérité…

Un dispositif audacieux

Pensé initialement comme un exercice pour la télévision, ce récit métaphysique héritier de Matrix, auquel il est d’ailleurs fait référence, aurait aussi bien pu ne jamais sortir au cinéma, tant son concept parait décalé. C’est Jonathan Cohen, une fois la production terminée, qui proposa au réalisateur de présenter son long-métrage à la Quinzaine des cinéastes, avant d’envisager une sortie en salles : « la Quinzaine en parlait comme d’un vrai film. Je me suis dit que ça dépassait la blague et que c’était recevable comme œuvre », confie Dupieux.

Bien plus audacieux formellement qu’il n’y parait, Le Vertige réussit le tour de force de faire déplacer au cinéma un public de plus en plus exigeant sur les effets spéciaux et les images de synthèse. À l’heure où l’intelligence artificielle s’apprête à envahir les écrans et à supplanter le réel, le réalisateur dénonce avec la 3D basique du logiciel Blender la fausseté du monde pour mieux en exhiber la laideur.

Ce qui apparaissait alors aux yeux du spectateur comme une terrible régression graphique s’affirme comme un moyen efficace de favoriser la distance du spectateur, de grossir le trait et d’appuyer la théorie de Jacky.

Pas assez élaboré

Nettement plus cynique que ce dernier, le personnage de Bruno parvient, quant à lui, à se satisfaire de ses conclusions et en tire l’enseignement que rien n’a d’importance, ni le mal que l’on fait ni celui que l’on dit. De là un regain d’individualisme de sa part, dans la dernière partie du récit, et une inclination naturelle à escroquer son prochain pour défendre ses intérêts propres. Comprendre par-là que le nihilisme est l’étape préliminaire à la violence sociale et à une forme de barbarie.

Plutôt amusant dans son dispositif, le film laisse malheureusement un goût d’inachevé, comme si Quentin Dupieux avait écrit son histoire sur un coin de table, en un jour ou deux, et ne s’était pas donné les moyens de construire un récit solide. Le premier à en pâtir est évidemment l’humour qui, passé l’effet de surprise des débuts, ne décolle jamais véritablement.

 

2,5 étoiles sur 5

 

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Pierre Marcellesi
Chroniqueur cinéma à BV, diplômé de l'Ecole supérieure de réalisation audiovisuelle (ESRA) et maîtrise de cinéma à l'Université de Paris Nanterre

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