Editoriaux - Le livre de l'été - 5 septembre 2019

Le roman inédit de l’été : Derrière le mur, par Marc Eynaud (46)

Cet été, Boulevard Voltaire vous propose une fiction inédite, jamais publiée auparavant. Embarquez avec Fadi, Sybille, Jean et Tarek dans un pays qui n’existe plus.


Chapitre XXII

Il était près de trois heures après midi lorsqu’ils pénétrèrent dans l’aéroport. Le voyage dans le tunnel s’était déroulé sans histoire. Le Russe les avait guidés sans la moindre hésitation dans le dédale du passage secret. Vassili leur avait donné de l’argent puis était parti le premier. Il avait été convenu que Fadi passerait en dernier car il était le plus menacé des trois. Vassili n’était fiché nulle part et il y avait peu de chances que le Vizirat ait un quelconque avis de recherche concernant la jeune fille. Fadi, en revanche, prenait un vrai risque. Le nom des Saïf était connu chez les moudjahidines et il aurait suffi que ses parents paniquent et signalent sa disparition pour qu’il ne puisse même pas franchir les barrières de sécurité. C’était, de toute évidence, ce que craignait Vassili. Même si, en son for intérieur, Fadi était persuadé que son père aurait préféré se tuer plutôt que de supporter la honte de le faire rechercher. Après quelques minutes, Sybille partit à son tour.

Demeuré seul, le jeune homme s’adossa contre un lampadaire, jaugeant du regard les deux cents mètres qui le séparaient du hall d’entrée. Une demi-douzaine de soldats étaient postés devant et contrôlaient le va-et-vient des voyageurs sans zèle excessif. On aurait juré que les événements des jours précédents n’avaient en rien affecté leurs habitudes. Il s’attendait à apercevoir des blindés et une foule de soldats en alerte, au moins un check-point sévère, mais rien de tout cela. Hors de la ville, il n’y avait point de guerre. Hissant son sac sur son épaule, il se dirigea sans hâte vers l’entrée, tâchant de marcher l’air décontracté tout en ayant le sentiment qu’il faisait exactement l’inverse. Il est incroyablement difficile de faire semblant d’être naturel.
Lorsqu’il arriva devant le peloton, il sortit son passeport de sa poche. Le planton le regarda distraitement sans le lire et eut un bref coup d’œil vers lui. Il s’assurait simplement que la photo s’accordait avec le visage du porteur. Avec un bref signe de tête, il l’invita à passer. Il marcha droit devant lui jusqu’aux guichets et demanda une place pour le vol de Sarajevo ; il n’oublia pas de prendre aussi un retour. Il n’y avait rien de plus suspect qu’un jeune homme seul demandant un aller simple pour la frontière. En voyant sa carte d’identité avalée par la machine, il se rendit compte qu’il atteignait le point de non-retour. Il devenait traçable. Il observait la réaction de l’employé.

Si ses parents avaient donné l’alerte, il le saurait dans quelques instants. Instinctivement, il rentra la tête dans les épaules, s’attendant à entendre une alarme sonner, des voyants rouges s’allumer. Mais il ne se passa strictement rien. L’instant d’après, ses billets en poche, il se dirigea vers le hall d’embarquement. Derrière le portique de sécurité, il aperçut Vassili tranquillement assis, les pieds sur sa valise. Il semblait absorbé par sa lecture. Dans la file d’attente des femmes, il aperçut Sybille. Pendant que l’agent scrutait attentivement ses papiers, une sentinelle lui fit soulever son voile. Il se raidit, l’homme avait les sourcils qui se fronçaient davantage à chaque seconde, de l’autre côté de la barrière, les yeux de Vassili jetaient de discrets coups d’œil dans leur direction, mais aucun mouvement de sa part ne trahit le moindre intérêt pour ce qui se déroulait sous son nez… Mais lorsque Sybille reparut, il lui rendit ses papiers et elle passa. Fadi se détendit, c’était l’étape la plus dangereuse. Une fois ce portique franchi, ils étaient assurés d’arriver au moins jusqu’à la frontière.

Puis son tour vint. La fouille et l’examen furent assez rapides. Le préposé le regarda à peine lorsqu’il tendit les papiers que le jeune homme lui présentait à son collègue. En moins de deux minutes, Fadi était de l’autre côté, ce n’est que là-bas qu’il se rendit compte que son dos ruisselait. Il avait vécu les deux minutes les plus angoissantes de sa vie. La peur qu’il avait ressentie tordait encore ses entrailles lorsqu’ils montèrent à bord. Il faisait nuit lorsqu’ils embarquèrent, enfin. C’était la première fois de sa vie qu’il prenait l’avion, mais cela comptait peu dans son esprit. Il attendait avec impatience le décollage. Située deux rangées derrière lui, Sybille faisait semblant de dormir. En se retournant, Fadi sentit la lettre de Jean collée contre sa poitrine, il l’avait presque oubliée. Imprimée contre son cœur, il sentait qu’il serait bientôt temps de l’ouvrir. Le décollage lui épargna d’y penser davantage. Pesamment, l’avion se détacha du sol et s’éleva. Quelques minutes plus tard, ils étaient suspendus entre ciel et terre. Pendant trois heures, le vol leur offrit un instant de paix. Dans la carlingue, ils n’avaient à craindre ni arrestation, ni course-poursuite. Fadi s’abandonna au sommeil et seul le choc des roues heurtant la piste bosniaque parvint à le réveiller. L’aurore se levait sur les Balkans. Vassili se dirigea sans hésitation vers la gare routière située au sud du terminal. Sans se presser, Fadi laissa Sybille lui emboîter le pas. Il rêvait d’un café bien chaud et surtout de nourriture. Le temps d’un instant, il entrevit sa mère penchée dans le four, extrayant des gâteaux dorés au miel et aux amandes. Rageusement, il chassa cette pensée : pas question de laisser cette nostalgie s’installer. Il aurait tout le temps plus tard.

Dans la navette qui les conduisait de l’aéroport à la capitale de l’Europe orientale, ils continuèrent de s’ignorer. Vassili était monté le premier dans la navette et s’était assis auprès du chauffeur. Quant à Sybille, toujours recouverte de son voile, elle s’était installée au fond du véhicule auprès des autres femmes. Fadi opta pour la rangée du milieu, proche de l’issue de secours.

De toutes les villes conquises par le Califat, Sarajevo était un symbole. D’abord d’un combat à mort entre Serbes, Croates et musulmans trois siècles auparavant, puis de l’épicentre de la guerre entre les chrétiens schismatiques et catholiques alliés contre les croyants bosniaques et albanais. Autant d’événements qui avaient meurtri en profondeur l’antique ville slave, même si le temps avait atténué les stigmates. Reconnues comme l’un des théâtres d’opérations les plus sanglants de la conquête de l’Europe, ces montagnes avaient été les témoins d’exactions atroces auxquelles se livrèrent les troupes russo-serbes et djihadistes.

Les massacres, amplifiés par la haine mutuelle des différentes communautés, donnèrent au conflit une atmosphère presque familiale. Cette accumulation de siècles de crimes ni pardonnés ni oubliés entre peuples cousins fit entrer cet épisode de guerre moderne dans une dimension tribale et barbare des plus primaires. Les chroniqueurs de l’époque, islamiques et chrétiens, se trouvèrent bien vite en panne de superlatifs pour décrire la violence des combats.

Sarajevo avait vu ses enfants s’entre-égorger sans discontinuer. Sans se préoccuper des enjeux géopolitiques et des forces en présence, les peuples des Balkans avaient renoué avec une vengeance que l’on croyait enfin enterrée. De ce fait, les belligérants locaux avaient résumé et symbolisé la guerre totale que se livraient les deux puissances russes et islamistes.

Lorsque les accords de Jérusalem furent signés, la ville sanglante fut abandonnée aux croyants qui, en contrepartie, laissèrent les chrétiens des différentes nations slaves rejoindre l’Est libre. Le Vizir local, gendre du Calife actuel, s’était inscrit dans la continuité de ses prédécesseurs en s’employant à reconstruire entièrement la cité de Bosnie pour en faire la ville témoin du nouvel ordre européen. Les plus hauts minarets du monde y avaient été construits, d’abord pour la gloire du Calife, mais aussi pour que la religion de Mahomet soit visible depuis les territoires ennemis. Comme un ultime défi et une provocation suprême rappelant aux mécréants que cette ville était la propriété d’Allah.

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