[POINT DE VUE] Disparition progressive du « que » à l’oral : faut-il s’en inquiéter ?

Evolution naturelle de la langue ou symptôme de son appauvrissement ?
Photo de Taylor Flowesur Unsplash
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Certains d’entre vous ont peut-être déjà entendu, dans les transports en commun, dans les reportages télévisés ou même au sein de leur propre famille, des phrases comme : « Je crois c’est samedi [prononcé samedji] », « On dirait il va pleuvoir » ou encore « Je pense elle a oublié ». Cette disparition du « que » dans les phrases à l’oral est-elle un énième marqueur de la déliquescence de notre langue – ou pas ?

En réalité, beaucoup d’autres choses ont déjà disparu de notre langage courant. L’impératif, pour commencer : on ne dit plus (ou bien n’ose-t-on plus dire ?) « Envoyez-moi ceci pour demain » mais plutôt « vous m’envoyez ça pour demain ». Le français devient une langue à ton : une même phrase (en l’occurrence, donc, « vous m’envoyez ça pour demain ») peut être déclarative, impérative ou interrogative. Autant de nuances difficiles à faire passer à l’écrit, sauf par le biais de points d’exclamation ou d’interrogation.

De ces points, d’ailleurs, parlons un peu également. Nietzsche, dans son magnifique texte sur les « dix commandements de l’école du style », rappelait très justement que l’écrit était une imitation de l’oral. La ponctuation est là pour le rappeler. Où sont les points-virgules, par exemple ? Où sont les virgules, qui scandent les phrases et indiquent au lecteur quand il peut ou doit respirer – ou marquer un temps d’arrêt ? Et les tirets, comme celui que nous venons d’utiliser, ces « parenthèses chics » ? Et les guillemets à la française, comme ceux de la phrase qui précède : ils sont désormais remplacés, même dans la gestuelle, par un double signe vertical – signe parfois accompagné à l’oral, avec un art consommé du contresens, de l’expression « entre parenthèses ».

Français en lambeaux

Historiquement, le manque de mots est parfois volontaire, comme dans le cas d’une asyndète – une figure particulièrement utilisée en latin qui consiste à omettre volontairement un mot de liaison pour marquer la brutalité, la vitesse… ou l’opposition irréconciliable, dans le cas d’une asyndète adversative. France Info, qui se penche justement sur le sujet de l’omission des « que » dans les phrases de la jeunesse, fait ainsi intervenir un linguiste du nom de Julien Barret, qui cite la célèbre asyndète de César : « Veni, vidi, vici ».

Il semble cependant qu’en l’espèce, l’omission de ce petit mot soit une forme de paresse. On aurait donc beau jeu de dire que le langage des jeunes gens est devenu une sorte de soupe – mais en réalité, que leur avons-nous appris ? Nous omettons tous les jours les négations (qui de nous dit encore « je ne pense pas » à l’oral ?), nous ne faisons plus beaucoup de liaisons (les plus anciens se souviendront peut-être du temps, légèrement guindé, où l’on disait « le crédit tagricole »), nous terminons nos messages par de lamentables adverbes (« cordialement ») au lieu de laisser se déployer les tartines surannées des manuels de correspondance. Un jour viendra où les messages destinés au pape (à qui l’on adressait, jadis, une formule d’envoi qui commençait par « Prosterné aux pieds de Votre Sainteté… ») se termineront par « Bien Cordialement ».

Alors, est-ce bien grave ? Oui, conclut France Info (et on peut être d’accord avec elle), si cela se répand à l’écrit, comme dans ce célèbre message de Twitter, repris par la « fachosphère » : « Tellement l’eau elle est propre endiré [on dirait] le bateau il vole. » Pour le reste, les jeunes (les « jeunes gens », devrait-on dire, d’ailleurs) ne font que dégrader légèrement le français en lambeaux que nous leur transmettons. Ne croyez-vous pas ? Ou plutôt : « En vrai stadjir je pense peut-être vous êtes pas d’accord ? »

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Arnaud Florac
Chroniqueur à BV

Vos commentaires

56 commentaires

  1. Pourquoi faire des efforts de maîtrise du langage quand l’ordinateur corrige tout automatiquement ?
    Pourquoi apprendre les tables de multiplications quand il y a des calculatrices ?
    Les Anciens avaient une mémoire phénoménales, car on ne pouvait guère écrire à l’époque.

  2. 2 Remarques à ceux qui critiquent :
    1) On ne dit « Je n’aime pas la sauce »,
    mais « Je n’aime la sauce ».
    « Pas » a été ajouté pour bien faire comprendre que ça ne bouge d’un seul pas.

    2) On ne dit « que beaucoup de personnes disent « au jour d’aujourd’hui », car
    « Hui » (« heute » en Allemand) signifie de nos jours « aujourd’hui »
    « au jour d’aujourd’hui » signifie en fait « Au jour d’au jour d’hui ».
    C’est juste ajouter une couche.

  3. Tous ce jeunes gens sont à bonne école. Je ne « relève  » même plus ( avant j’en faisait un « jeu » ) les fautes de français _ syntaxe, liaisons, négations, formules déformées etc dans les médias, TV en particulier : et ce par des gens _ en principe _ dûment diplômés ! L’ Arcom surveille ( surtout qui on sait, je crois… ) mais absolument pas la langue de notre nation ( dans ses grandes largeurs _ pas certains « parlés locaux » ). Là aussi il y a dé-civilisation relevée par le Chef de l’ Etat. Que fait-il à ce sujet ?

  4. Je me souviens d’un prof de français latin qui nous faisait lire à haute voix des textes latins pour voir si on les prononçait comme un vrai romain et qui nous réprimandait sévèrement si, en français, on utilisait l’expression “se baser sur” à la place de “se fonder sur”, comme si c’était un barbarisme inacceptable. En fin de compte, si les enfants actuels ne parlent pas bien le français, c’est simplement parce qu’ils n’ont pas eu la chance d’avoir le même modèle de prof.

  5. Moi, ce qui ‘ »nerve, ce sont les tics de langage. Il y a quelque temps, il n’y avait pas de « blème » (pour problème, aujourd’hui (que beaucoup de personnes disent « au jour d’aujourd’hui) il n’y a jamais de souci. « Du coup », il faut bien dire quil est impossible de formuler une pensée sans dire trois « du coup »
    Quant à l’appauvrissement de notre langue, il est en partie dû aux classes composées de trois autochtones et de 25 étrangers. Si la syntaxe vous paraît importante, je trouve aussi qu’on ne met plus assez l’accent sur la grammaire. L’attribut s’accorde avec le sujet, difficile de savoir ce qu’il faut accorder si vous ne savez pas quelle est la fonction des mos dans la phrase. Or, de plus, tout cela est absolument nécessaire pour apprendre une langue étrangère, chose devenue absolument nécessaire de nos jours où le français a perdu sa superbe: il n’est plus la langue des cours, ni celle de la diplomatie et encore moins la langue utilisée dans les milieux scientifiques.

    • Ça, les tiques de langages, ça va ça vient, ça disparaît ; il y en aura toujours eu.
      Il y en aura toujours.
      « au niveau de »
      « C’est quoi ce binneze ? »
      etc.
      Ce qui est grave, c’est quand il reste comme « kool » ou « yes ! » d’exclamation.

  6. ha ha ha :le galimatias, l’immonde bouillie : quand on énonce peu clairement, c’est le signe d’une pensée incomplète…

  7. Je n’ai pas entendu l’absence du « que ». Par contre, bien souvent, l’on peut observer l’absence de virgules et l’absence complète des points-virgules. Le débit oral des plus jeunes est insupportable: c’est à qui ira le plus vite pour s’exprimer. Il suffit de comparer l’expression des politiques plus anciens avec ceux d’aujourd’hui pour s’en rendre compte. De même, la phrase complexe composée de nombreuses subordonnées est devenue très rare et s’est vu remplacée par une phrase asyndète où il manque donc les mots de liaison. De même, on peut constater la pauvreté de la langue ce qui est consternant puisque plus le vocabulaire est riche, plus la pensée l’est aussi.

  8. Quand les flatulences remplacent les belles phrases, c’est un peu la France qui s’efface. Finalement, n’est-ce pas le but recherché ?

  9. Abominable est le mot tant la langue française est galvaudée dans son propre pays ! Combien de fois je m’amuse à reprendre les journalistes et politiques qui ne savent plus du tout utiliser le pronom relatif par rapport à l’antécédent.
    Desquels, duquel, par laquelle se résument invariablement à qui que quoi sans même tenir compte des genres. Il faut dire que les présidents sarko et hollande ont montré l’exemple par leur pauvreté linguistique.
    Et que dire aussi de cette manie française de ne plus utiliser les adjectifs démonstratifs : on ne dit plus « cette semaine, je pars » mais « c’te smain, je pars », s’te voiture, s’te plaît,
    Il est bien loin le temps où nous, petits belges, étions émerveillés et parfois complexés d’entendre des enfants français manier dès leur plus jeune âge une langue avec élégance et raffinement. Il faut dire qu’avec les millions d’analphabètes qui se sont déversés en France, il a bien fallu baisser le curseur au niveau de vocabulaire d’un rappeur….

  10. « Il faut en tirer les…conséquences ». « Ils étaient-TE »…Oh lala!…Même les présentateurs télé s’y mettent…On ne sait plus faire correctement les liaisons.

  11. Vous parlez d’une certaine jeunesse car chez moi et autour de moi ON parle encore un français correcte. Mais à ce rythme, le Larousse se réduira à une dizaine de pages. Le pire est le participe passé et l’infinitif…C’est pourtant une règle facile. J’ai des palpitations quand je lis certains commentaires…Je fais aussi des fautes mais ce sont des petites fautes d’étourderie ou de frappe. À 83 ans, c’est pardonnable, non?

    • Idem. Mes enfants, nés dans les années 90, s’expriment bien et écrivent (presque) parfaitement notre si belle langue.
      Ils se souviennent encore des dictées à la maison, plusieurs fois par semaine, jusqu’à la fin du primaire.
      J’ai lu récemment un ouvrage d’un auteur français et quelle ne fut pas ma surprise de découvrir un nombre incalculable de fautes de grammaire et d’orthographe qui n’étaient en aucun cas des erreurs de typographie !
      Pourtant grande lectrice y compris d’auteurs étrangers traduits, ce cas est inédit par son ampleur et traduit probablement l’affaiblissement de l’apprentissage du français dans nos écoles…

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