Editoriaux - Le livre de l'été - 1 septembre 2019

Le roman inédit de l’été : Derrière le mur, par Marc Eynaud (42)

Cet été, Boulevard Voltaire vous propose une fiction inédite, jamais publiée auparavant. Embarquez avec Fadi, Sybille, Jean et Tarek dans un pays qui n’existe plus.

 

Chapitre XIX

 

Tarek avait sursauté. Quelques secondes après la fin de la fusillade, alors qu’ils venaient de pénétrer dans le sous-sol et de compter les morts, une détonation isolée avait fait trembler les voûtes de la cave. Se retournant, il vit Ahmed, le canon de son fusil d’assaut fumant pointé vers celui qui s’était jeté sur eux. « Qu’est-ce que tu fous, connard ? » Le jeune homme bafouilla : « Il n’était pas tout à fait mort. » Tarek s’avança vers lui et lui arracha son fusil des mains : « Lorsque je dis “cessez-le-feu”, tu la fermes et tu obéis. »

Il se pencha vers celui avec qui il avait échangé quelques mots, juste avant le dernier assaut. Le coup de feu d’Ahmed lui avait emporté la moitié du visage. Ils étaient quatre en comptant le prisonnier, mort lui aussi. Selon ses dires, il manquait un prêtre et surtout le Russe. Soit ce chien avait flairé le piège, soit il pouvait arriver d’une seconde à l’autre. À peine avait-il eu le temps de se relever qu’un de ses hommes lui tendit le talkie qu’il lui avait confié juste avant le combat.
– Ici le QG, Saïf, réponds-moi !
– Ici Saïf.
– Enfin, ça fait vingt minutes que j’essaye de te joindre. Tu es convoqué de toute urgence au siège de la Maddahith.

En entendant ce nom, Tarek eut un frisson désagréable. La terrifiante Maddahith était la police secrète du Vizirat. Redoutée par tous, depuis le dernier des mendiants jusqu’au Vizir lui-même, elle avait tout pouvoir et tout le monde redoutait de franchir ses portes. C’était ce genre d’endroit qui ne garantissait pas au visiteur de pouvoir ressortir sans dommage. Par ailleurs, Tarek ne connaissait personne qui se vantait de connaître un de leurs membres. Personne ne savait qui précisément y travaillait.
– Tu sais pourquoi ?
Il entendit son interlocuteur rire.
– Par Allah, tu imagines bien que non et je ne veux surtout pas savoir. Mais ne te bile pas trop, mon frère, ils sont autant dans la merde que nous avec le souk de ce matin.

Il cria un ordre. Les moudjahidines se replièrent en bon ordre jusqu’au camion. Le départ précipité les empêcha de faire disparaître les corps, Tarek ordonna simplement à Jamal de s’assurer qu’ils disposaient de photos suffisamment nettes des rebelles pour s’assurer de leurs identités. De toute évidence, le Vizir devrait se passer d’une exécution publique et le Russe pouvait attendre. Tout pouvait attendre lorsque la Maddahith dardait son regard sur vous.

La nuit était opaque. La haute silhouette froide, massive et bétonnée de l’Hôtel de la Maddahith semblait écraser les maisons alentous. Sa simple vue avait de quoi glacer ce qui restait de sang dans les veines de celui qui était convoqué. Aucun garde en faction, comme si sa seule réputation suffisait à assurer sa protection, la Maddahith gardait un œil sur la Ville. Seule une caméra veillait, son œil unique braqué sur le visiteur qui rassemblait son courage pour s’annoncer à haute voix. Après cela, le lourd portail gris s’ouvrit sans un seul grincement de ses gonds trop bien huilés. Un badaud fraîchement arrivé dans le Vizirat aurait dit qu’elle était un symbole de la toute-puissance de Yacine II. Mais bien rapidement, il comprenait que cette entité n’obéissait à personne d’autre qu’à elle-même. De sorte que celui qui y entrait savait qu’il ne pourrait compter sur aucun soutien hypothétiquement puissant. Aucune amitié, aucun statut, grade, âge, sexe ou rang social ne pouvait soustraire l’individu au terrible jugement de la Maddahith. Ce qui avait pour résultat qu’elle était, et c’était son objectif originel, davantage crainte par les croyants que par les dhimmis eux-mêmes. Si la mort ramenait chaque homme à égalité, la Maddahith était son expression et son incarnation la plus zélée.
À voix basse, on supposait que la Maddahith était régie par des Docteurs spécialistes de la Charia. D’autres certifiaient que ceux qui dirigeaient cette Gorgone n’étaient ni religieux, ni militaires, mais bien des robots. Puisque personne ne savait qui y travaillait, cette hypothèse, tout d’abord considérée comme farfelue, gagna en crédibilité au fur et à mesure des années, des âmes avalées et des corps disloqués que ce monstre recrachait à l’occasion.

La Maddahith incarnait à elle seule le concept abstrait et subjectif de « justice indépendante ». Quoique, si chacun était convaincu de son indépendance, personne n’eut de preuve tangible en sa capacité à exercer la justice. Et pour cause, les archives offraient peu de témoignages de familles ayant eu un de ses membres aspiré par les rouages de la machine. Car c’était à la fois une honte imbuvable et un sceau d’infamie. Ce qui était paradoxal, car dans chaque recoin de la Ville, personne ne savait qui, à l’abri des pattes de cette araignée, tissait sa toile. En pénétrant pour la première fois dans le bâtiment, Tarek se rappela les mots que lui avait adressés Abou Fatah dans les premiers mois de son service : « Si, un jour, tu es pris d’un accès de compassion, sache qu’une balle dans la nuque sera toujours plus miséricordieux que Là-Bas. »
Tarek n’avait jamais oublié ces paroles.

Une fois le portail ouvert, le moudjahidine avança droit devant lui dans un couloir sombre éclairé par la lueur faiblarde de quelques néons. Le sol était impeccablement nettoyé, comme si toute empreinte humaine était impitoyablement bannie de ces lieux. Au bout du couloir, une porte s’ouvrit. Tout était automatique, il n’avait pas croisé âme qui vive, même s’il sentait dans son dos des dizaines de regards électroniques braqués en permanence sur chacun de ses mouvements.
Il était à présent dans une longue salle entièrement vide. Sur le mur de droite, douze portes. Une voix retentit, métallique et froide :
– Bienvenue, commandant Tarek Saïf. Présentez-vous devant la porte 10 et veuillez frapper sept coups.
Interloqué, il avança à pas raides. Arrivé devant la dixième porte, il sentit une sueur froide perler dans son dos. Les rumeurs étaient fondées : tout, ici, incitait à la fuite et enlevait de concert tout espoir d’y parvenir. Il n’avait aucune idée de ce pourquoi on l’avait convoqué, mais il était proche d’avouer tous les péchés du monde. Rien, en ces lieux, n’était humain. Il frappa à sept reprises comme on le lui avait ordonné. La porte s’ouvrit toute seule sans le moindre grincement, aussi impeccablement huilée que le portail d’entrée. La pièce était tout aussi nue. Une table en fer, deux chaises de part et d’autre, une lampe et c’était tout. Il y avait une porte dans le fond. Un mouvement imperceptible derrière lui signifiait que celle qu’il venait de franchir s’était refermée. Simultanément, celle du fond s’ouvrit et un homme entra.
Il était vêtu d’une djellaba grise et son crâne chauve luisait à la lumière du néon. De fines lunettes cerclées de noir surplombaient une barbe longue, mais, fait rare, impeccablement taillée. Il avait sous la main un épais dossier.

D’un geste, il invita Tarek à s’asseoir, ce qu’il fit docilement. L’homme s’assit, ouvrit son dossier et lut un papier situé sur le dessus. Son visage était inexpressif, agressivement neutre. Il dégageait une impression déroutante, de sorte que Tarek s’attendait aussi bien à se faire tirer dessus qu’à se faire offrir le thé. Il s’attendait à tout mais était incapable d’envisager quoi que ce soit.
L’homme brisa enfin le silence :
– Merci d’être venu si vite, commandant. La raison de ta venue concerne une affaire… préoccupante.
Tarek attendit qu’il termine sa phrase, mais visiblement, il avait fini. Il le fixait sans aménité ni sympathie, attendant de toute évidence une réaction. Tarek répondit prudemment :
– Pour qu’une affaire te préoccupe, elle doit être grave…
– Elle l’est, en effet. Et elle te concerne, tu dois l’imaginer. Elle te concerne personnellement, c’est pour cela que je t’ai convoqué.
– C’est en lien avec les attentats de ce matin ? 
Tarek fronçait les sourcils. Il s’attendait à tout.
– Si on veut. Que peux-tu me dire sur Fadi Saïf ?
Tarek faillit tomber de sa chaise, la température de son corps chuta brutalement en entendant le nom de son frère prononcé par un agent de la Maddahith.
– C’est mon petit frère. Il lui est arrivé quelque chose ?
– C’est une manière de voir les choses. Commandant, je serai direct : y a-t-il eu, ces derniers jours, un fait particulier concernant ton frère ?
– Pas à ma connaissance, mais cela fait longtemps que je ne l’ai pas vu. En disant cela, il se rendit compte que c’était la stricte vérité : depuis l’exécution publique, très exactement, il n’avait plus aperçu Fadi.
– Connais-tu son entourage ? À part vos parents, bien entendu.
Là-aussi, Tarek fut dérouté. Hormis Ahmed et Arbini, il ne lui connaissait aucune relation. Et encore, le premier passait davantage de temps avec lui qu’avec son frère ; quant au deuxième, il gelait dans une chambre froide depuis ce matin.
– Non. Rien que la Maddahith puisse ignorer, c’est ma seule certitude.
– Et eux ? Tu les as déjà vus ? 
Il lui tendit deux photographies. Intrigué, Tarek les leva au plus près du néon. Il étouffa un cri de surprise. Sur une photo en noir et blanc, le visage net d’un vieillard vêtu d’une djellaba miteuse regardait sans le savoir l’objectif qui l’avait immortalisé. Sur l’autre cliché, le visage d’un adolescent, la tête couverte par une capuche, lui paraissait étrangement familier sans qu’il puisse savoir pourquoi. Il rendit la photo de Jean au sphinx qui lui faisait face.
– Vous pouvez la jeter, cet homme était un dangereux mécréant qui recelait de la littérature interdite. Il était de mèche avec les chefs de la rébellion. Je l’ai exécuté ce matin.
L’homme approuva. Visiblement, il était au courant.
– Je sais qui est cet homme, commandant Saïf. Pour votre information, cette jeune personne à ses côtés est sa nièce.
Tarek se rappelait à présent pourquoi elle lui disait quelque chose. C’était elle dont il avait vu un portrait chez le vieux.
– Je la reconnais, effectivement, j’ai transmis son portrait à mes… à nos frères du Renseignement militaire pour qu’elle soit arrêtée.
– Nous savons tout cela, commandant.

L’homme referma le dossier et posa ses coudes dessus. Par-dessus ses mains jointes, il planta son regard dans celui du jeune homme. Ses yeux jusqu’ici inexpressifs s’animèrent brusquement.
– Maintenant, j’aimerais que tu m’expliques pourquoi nous avons la preuve formelle que ton frère, Fadi Saïf, voyait régulièrement et clandestinement le dénommé Jean Palisar, chrétien, clandestin, receleur de livres interdits, membre du gouvernement autoproclamé de la Rébellion, et pourquoi il a ce matin aidé sa nièce, la dénommée Sybille Andrieu, chrétienne, accusée de rébellion armée, d’espionnage et d’intelligence avec l’ennemi, à s’enfuir dans le Ghetto.

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