Editoriaux - Fiction - 17 août 2019

Le roman inédit de l’été : Derrière le mur, par Marc Eynaud (27)

Cet été, Boulevard Voltaire vous propose une fiction inédite, jamais publiée auparavant. Embarquez avec Fadi, Sybille, Jean et Tarek dans un pays qui n’existe plus.

 

 Chapitre XII

 

À cette heure de la journée, hormis quelques patrouilles les rues étaient désertes. Fadi ne les craignaient pas avec Sybille. L’avantage d’un tel costume était que son identité était invérifiable. Elle aurait pu être sa sœur, sa mère ou sa cousine aux yeux des regards extérieurs. Ils profitaient donc de cette marche matinale à visage découvert. Elle pouvait parler sans crainte d’être vue et soupçonnée. Ses lèvres étaient cachées par le tissu et une légère brise faisait ondoyer le voile.

Dans quelques secondes huit heures sonneront. Alors qu’ils passaient devant l’école, Fadi avait fait en sorte de la longer de l’autre côté de la rue pour éviter de croiser des connaissances, Sybille se raidit. Flairant un danger, Fadi l’interrogea du regard.

– Les deux hommes là-bas, murmura-t-elle.

Elle montrait du regard deux jeunes hommes barbus qui lisaient un journal assis sur un banc devant l’entrée de l’établissement. Ils avaient l’allure de deux étudiants studieux qui attendaient l’ouverture.

– Quoi, chuchota-il.

Elle lui prit la main et l’entraîna derrière un le vieux kiosque qui faisait face à l’école.

Il voulut parler, elle le fit taire d’une pression sur le bras. Au coin de la rue, le Scheik Arbini approchait, fixant le sol et comme à son accoutumée perdu dans ses pensées. Fadi comprit trop tard, très exactement lorsque les deux hommes se levèrent simultanément. Dissimulant un objet noir derrière le journal à moitié déplié sur l’avant-bras. Une double-détonation déchira l’air. Fadi voulut hurler mais Sybille plaqua sa main contre sa bouche. Se libérant d’une bourrade, il se releva. Les deux hommes avaient disparu et un attroupement de badauds s’était formé sur le trottoir. Fadi les écarta brutalement. À ses côtés, une femme pleurait et les hommes se taisaient. Allongé sur le dos, les bras en croix, Arbini gisait au sol, les yeux encore écarquillés par la surprise. Deux trous sanglants dans la poitrine.

Tarek était d’une humeur massacrante ce matin. La veille, il avait appris que ses demandes de renforts avaient été repoussées sous de faux prétextes. Attrapant son arme, il sortit de chez lui et comme tous les matins, parcourut à pied la distance qui le séparait de sa caserne. Une brise légère indiquait que l’été touchait à sa fin. Remontant le col de sa veste, il marchait à grandes enjambées. Il ne remarqua même pas le couple qui le dépassait lestement.

Il entendit en revanche le cliquetis métallique qui résonna sur la femme lorsqu’il la frôla au passage. Il ne sut jamais quel réflexe l’avait poussé à se jeter au sol et dégainer. Il évita ainsi la rafale meurtrière qui siffla à quelques centimètres de sa tête. Il tira à plusieurs reprises et la femme s’effondra. L’homme prit la fuite. Avec une froideur qui le stupéfia, il mit un genou à terre, visa et l’abattit dans le dos. Il resta une poignée de seconde dans cette position, hébété. Il sentit une tape sur l’épaule et se retourna. C’était Jamal qui arrivait en courant. Essoufflé il le regardait, attendant un ordre. Tarek n’eut pas le temps de parler, au loin plusieurs détonations déchirèrent le silence. Le moudjahidine sentit son cœur ralentir. « Ça vient de l’école », dit Jamal.

Tarek bondit comme électrifié. « C’est une attaque générale. Jamal, met toutes les unités en alerte et préviens Fatah ». En dix secondes il réquisitionna une moto qui passait et fonça vers l’école. L’école. Fadi. Il avait oublié qu’il venait d’échapper à la mort. L’attentat qui l’avait visé disparut de sa mémoire. Poussant les gaz à fond, il priait pour que Fadi n’ait rien.

Dans ses écouteurs, les premiers appels du central envahissaient les ondes. Cela ressemblait à une série d’attentats. Des corps devant deux mosquées, devant une caserne aussi. Aucune identité n’était encore connue. À quelques centaines de mètres de l’école la nouvelle tomba : un corps devant l’école, un autre aux abords. Ils étaient frappés au cœur. Mais à l’heure actuelle, Tarek se moquait de tout cela. Une seule image, une seule obsession s’imposait à lui. La prière muette et désespérée de ne pas découvrir le corps de son frère gisant dans une mare de sang. Il faillit s’encastrer à l’arrière d’un camion. Freinant, il jura.

Devant le portail principal, les premiers miliciens arrivés sur place éloignaient la foule. Jetant sa moto sur le trottoir, il bouscula sans ménagement le soldat qui voulut l’arrêter. Devant lui gisait Arbini, mort. Tarek le connaissait bien, outre la sympathie qu’il avait pour Fadi, c’était aussi un ami de son père, un homme pieux et juste. Il éprouva malgré tout un soulagement qui le fit culpabiliser, ce n’était pas Fadi. Attrapant son micro, il confirma le décès du Scheik. Au même moment, un soldat arriva pour lui apprendre que deux imams étaient tombés devant leur mosquée, un autre fit état d’un second savant abattu à la sortie du métro.

Le chaos s’installait et pire que la peur, il sentit la panique distiller son venin. Il tenta de contacter Abou Fatah. Une victime avait été signalée devant une caserne. Sans doute un officier. Mais les appels restaient sans réponse. Reprenant ses esprits, il donna des ordres aux troupes sur place pour assurer la sécurité du périmètre. Ramassant sa moto il fonça vers le QG de l’état-major.

Élie tournait en rond dans la cave de Jean. Après s’être assuré que chaque équipe était en place il s’était replié chez le vieil homme et ses yeux hagards ne quittaient pas la petite horloge. Huit heures approchait avec une lenteur criminelle. Jean était assis sur son fauteuil habituel, ses jambes étendues sur la table basse, un verre à la main. Amusé, il regardait son collègue de la Défense tourner en rond comme un fauve enfermé.

– Les portefeuilles de la Culture et de la Guerre réunis au même endroit à guetter le temps qui passe, ne trouvez-vous pas cela poétique, mon cher Élie ?

Celui-ci ne goûta pas la plaisanterie.

– Je croyais que vous aviez une course à faire répliqua-il hargneux.

– Si fait, mais à la réflexion, je ferais mieux de ne pas sortir ce matin. Ils risquent de devenir fou en face. Et puis à voir votre état, je crains un peu pour mon mobilier.

– Votre mobilier ? Élie n’en croyait pas ses oreilles. Dans quelques minutes nous serons peut-être tous morts si l’opération échoue et vous me parlez de votre mobilier ?

Jean gloussa :

– Je pensais qu’après toutes ces années à la côtoyer, vous finiriez par la dompter.

– La mort ?

– La peur…

 

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