Editoriaux - Fiction - 7 août 2019

Le roman inédit de l’été : Derrière le mur, par Marc Eynaud (18)

Cet été, Boulevard Voltaire vous propose une fiction inédite, jamais publiée auparavant. Embarquez avec Fadi, Sybille, Jean et Tarek dans un pays qui n’existe plus.

Il s’adressait à l’ombre située à sa droite. Celle-ci avança sa chaise pour se placer dans la lumière. Missionné par le gouvernement russe pour apporter le soutien logistique et tactique indispensable à la guérilla, le colonel Vassili Dzagoiev faisait partie de cette catégorie d’hommes dont la seule présence emplissait une pièce. Cheveux ras et œil noir, le Russe avait la parole rare, trait commun à ceux dont le charisme se passe de grands discours. Vassili Dzagoiev était les yeux et les oreilles de la Russie en France. Son pays qui tâchait d’aider en sous-main les différentes initiatives des rebellions naissantes avait toujours exigé en contrepartie d’être représentée dans chaque groupe décisionnaire. Il était le passage obligatoire pour toute décision militaire, les crédits russes offraient un semblant d’armement et participaient grandement au paiement de l’impôt auxquels les dhimmis étaient soumis. Mais Vassili n’était pas ici pour faire de l’humanitaire, ce qui rendait son rôle difficile et nécessitait un caractère incorruptible et dénué de sentimentalisme. Une position qui expliquait notamment la déférence courtoise avec laquelle Charbel s’adressait à lui.

Si Vassili considérait un jour que financer l’impôt islamiste et payer des armes pour équiper une rébellion n’était plus dans les intérêts de son pays, il pouvait les abandonner dans la seconde et sans le soutien de l’Est, la Résistance était condamnée à mort. Vassili savait tout cela et jonglait constamment sur les deux tableaux.
Posément, il sortit une cigarette de son étui, l’alluma et, croisant ses mains sous son menton, parla dans un français parfait et sans le moindre accent :
– L’heure est venue de frapper plus fort.
Élie tiqua, Vassili lui jeta un bref coup d’œil avant de développer :
– Je ne fais que transmettre la parole de mes chefs qui ont été clairs. Ils demandent un acte symbolique. Afin de rassurer ma patrie sur vos, et je pourrais dire nos, capacités à frapper l’ennemi de manière retentissante.
Charbel jeta un coup d’œil sur ses comparses. Françoise tordit la bouche en une grimace éloquente, Elie menaçait d’exploser, quant à Mathieu, il restait impassible, seule la rougeur de ses oreilles et les flammes qui dansaient dans son regard trahissaient sa réticence. Le chef du gouvernement prit la parole.
– Tout le monde, ici, connaît votre valeur et votre détermination dans cette guerre, Vassili. Nous sommes tous reconnaissants de l’aide que votre nation apporte aux combattants du monde libre mais…
– Mais, qu’irions-nous foutre à organiser un feu d’artifice pour le bon plaisir du tsar !

Élie l’avait coupé sans le regarder, ses yeux sombres dardaient sur le Russe une lueur de défi.
Le ton de Vassili se fit plus doucereux, ce qui était plus alarmant que s’il avait hurlé.
– Je voudrais que le ministre de la Guerre veille à ne pas outrepasser ses prérogatives. Je me permets, en outre, de lui rappeler qu’il doit l’équipement de ses hommes à l’argent qu’octroient mes chefs, et donc, par ricochet, celui de mon peuple.
– Tout le monde ici, et ce n’est pas mon collègue qui me contredira, sait parfaitement ce qu’il vous doit, colonel, intervint Mathieu prudemment. Pensez-vous à une cible en particulier ?
– En effet, j’ai pensé à une cible, messieurs, et contrairement à ce que semblait penser le ministre de la Guerre, je ne pensais pas à un bâtiment mais plutôt à une personnalité, voire à plusieurs.
– Le Vizir ? Sa suite ?
Françoise l’interrompit en haussant les sourcils.
– Non, je pense au contraire que son excellence le grand Vizir d’Occident nous est encore utile, rétorqua le Russe avec un sourire énigmatique.

Cette fois, Charbel, eut un mouvement de surprise. Les méandres de la pensée de Vassili semblaient le dépasser. Celui-ci reprit :
– Au temps des différends qui opposaient la Russie à l’Occident, nous avions pour habitude de jouer avec des coups d’avance. Sacrifiant des pièces à l’occasion, des pièces que nos rois successifs utilisaient comme tampon ou comme diversion. En d’autres termes, nous nous faisions la guerre par sujets interposés, une guerre d’influence, un conflit larvé qui ne masquait pas l’objectif final : faire tomber le roi adverse.
Mathieu reprit le fil :
– Alors vous pariiez aussi sur la capacité du joueur à anticiper ou non vos décisions, misiez sur telle ou telle faiblesse et tentiez de retourner les atouts de l’adversaire contre lui.
Vassili acquiesça silencieusement. Manifestement content que quelqu’un ait compris, il continua :
– Alors, pour que vous voyiez où je veux vous emmener, je me contenterai de ceci : nous avons un roi, Yacine II, théoriquement manipulé par un joueur qui se trouve aujourd’hui à Istamboul et qui, malgré un génie politique certain quoique archaïque, joue sur trop de plateaux à la fois pour être parfaitement mobilisé derrière l’échiquier. Alors, ce roi mal gouverné, agit avec une vue trop courte et, c’est cela qui nous intéresse, se contente de riposter. Avec efficacité, certes, mais sans volonté offensive. Un joueur est moins vigilant dès qu’il a décapité la reine. Il peut s’amuser à abattre les pions un à un mais ne peut se résoudre à abattre ce petit roi.
– Yacine serait donc velléitaire ou alors… Charbel, manifestement, tentait de comprendre.
– Ou alors il voit un intérêt certain à ce que cette partie d’échecs ait lieu dans la durée. C’est exactement cela.
– C’est évident, s’exclama Charbel, ce combat contre nous, au fond, lui rend service. Il détourne l’attention du peuple vers notre rébellion. Car pour conserver l’équilibre de son pouvoir, il doit maintenir un ennemi extérieur à la communauté.

Vassili approuva une fois de plus. C’était plus facile que ce qu’il avait cru.
– Exactement, vous le voyez mal dans l’isolement qui est le vôtre, mais les premières fêlures apparaissent dans les palais dorés du califat. Des lézardes minuscules et invisibles, certes, mais qui existent néanmoins. Il vit les yeux de ses acolytes briller. Mais le mouvement qui s’initie, navré de devoir vous attrister, peut prendre des décennies, voire des siècles. Cependant, nous devons tirer à profit le temps qui nous est offert. Avant cela, il faut s’assurer d’en gagner suffisamment.

Élie prit la parole, visiblement il ne décolérait pas.
– Si je comprends bien, commandant, vous voulez préserver le pouvoir qui nous humilie et massacre nos frères depuis des années. Vous voulez que les exécutions massives, les humiliations, la faim et l’indigence soient un joug que nous devrions nous astreindre à porter !
– Oui, si c’est le prix de notre liberté et la chance de l’affaiblir, répliqua Françoise, qui s’était levée. Je vous rejoins sur la forme, Élie, penser que nous servons les desseins de Yacine me révulse, mais si c’est là le tribut de notre survie, je suis prête à des compromis bien pires.
Le Russe inclina la tête avec politesse.
– Vous parliez de failles qui apparaîtraient chez l’ennemi, auxquelles faisiez-vous allusion, colonel ?
Charbel avait repris la parole et tentait de prendre de la hauteur, fidèle à son rôle. Ce maintien de la forme était tout ce qu’ils avaient et il y tenait.

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