Editoriaux - Fiction - 30 juillet 2019

Le roman inédit de l’été : Derrière le mur, par Marc Eynaud (13)

Cet été, Boulevard Voltaire vous propose une fiction inédite, jamais publiée auparavant. Embarquez avec Fadi, Sybille, Jean et Tarek dans un pays qui n’existe plus.

 

Longeant la paroi de l’immeuble d’où était parti le projectile, Tarek fit signe à trois de ses hommes de dégoupiller une grenade, imité en cela par le groupe de Jamal. Ils lancèrent et se plaquèrent au sol. Le souffle de l’explosion leur roussit les cheveux. Entrant en hurlant, ils constatèrent que le rez-de-chaussée était vide. En revanche, ils entendaient distinctement le bruit de plusieurs armes, en feu roulant, à l’étage supérieur. Le chef des moudjahidines mit la section sur une rangée et envoya un de ses hommes à l’extérieur pour voir si cela tirait encore. En quelques secondes, le moudjahidine fut de retour. Le reste de l’escouade continuait son feu nourri et comptait un blessé dans ses rangs. Étouffant un juron et tâchant de garder les idées claires, le jeune commandant posa son fusil d’assaut, dégaina son arme de poing et prit la tête de la colonne. Lentement, il monta les marches une par une. Le premier étage était vide, seule une poignée de rats fila sous ses pieds. Il en fut de même pour le second niveau.

Tarek jura intérieurement, ces chiens étaient tous barricadés au dernier étage. Sur sa vie, il ne leur ferait aucun cadeau.

Mais le troisième étage paraissait tout aussi inoccupé. Arrivé à la dernière porte, Tarek fit signe à ses hommes de rester en arrière. Inspirant largement, il la défonça d’un coup de pied et bondit dans la pièce. Il faillit s’immobiliser de surprise. Le réduit était minuscule et hormis la lumière des néons au-dehors, il ne distingua rien. Brusquement, une silhouette se dressa devant lui, brandissant une arme. Tarek fit feu sans hésitation, il vit son ennemi foudroyé s’effondrer. Tâchant de contrôler le tremblement de ses jambes, il sonda la pièce à l’aide de sa lampe de poche. Personne.

Le con, il était seul, murmura-t-il pour lui-même, à la fois agacé par tant de frayeur inutile et admiratif de l’opiniâtreté du rebelle, tandis que ses hommes investissaient la salle. Le tube d’un lance-roquettes était posé contre le mur. Aux pieds du cadavre, deux fusils fumaient encore, environnés de douilles.

Retenant un cri de dépit, il s’aperçut que ses hommes étaient obnubilés par le cadavre du rebelle. Il s’approcha et manqua de s’effondrer contre le mur. Un corps mince ficelé dans des fringues trop amples. Une capuche couvrait sa tête mais laissait échapper de longs cheveux d’or. Le filet de sang qui s’écoulait de sa bouche gouttait sur une poitrine qui ne laissait pas l’ombre d’un doute. C’était une femme.

– Salope !

Ahmed avait brisé le silence qui s’était installé dans ce sombre réduit où neuf soldats barbus et hirsutes faisaient cercle autour du corps sanglant de l’ennemie.

– Descendez tous. Jamal, nous devons être prêts à bouger dans cinq minutes, je vous rejoins.

Sans un mot, et devant le regard impérieux du colosse qui le secondait, les hommes descendirent. Tarek entendit des rires et quelques plaisanteries se mirent à fuser dans les escaliers de l’immeuble.

Se penchant sur la jeune fille, il baissa la capuche. Elle ne devait pas avoir plus de dix-huit ans, ses yeux verts étaient magnifiques. Le jeune commandant ne parvenait pas à s’en arracher. Elle reposait dans ses bras et semblait seulement endormie. Seuls les cernes qui lui mangeaient le visage indiquaient qu’elle avait vécu une attente longue et angoissante, barricadée à son poste, attendant et défiant la mort.

Tarek était révolté. Qui étaient ces hommes qui laissaient celles qu’ils devraient protéger se battre à leur place ? Quels genres de sauvages accepteraient cela ?

Il fouilla les poches de sa victime et ne découvrit rien, ni papier ni le moindre indice exploitable. À l’angle de la pièce, il trouva une méchante chaise, un paquet de cigarettes et un livre. Il lut le titre : Les Cœurs purs.

Il descendit la dépouille de la jeune fille avec beaucoup de précautions. Tarek n’avait jamais été de ceux qui s’amusent à profaner des ennemis vaincus. Il avait souvent repris ses hommes qui s’amusaient à traîner des cadavres de rebelles à travers le ghetto. Mais il connaissait les ordres. En bas, Jamal avait organisé le départ. Le blessé, soigné à la hâte, avait reçu un éclat de balle dans le bras. C’était sans gravité mais il saignait beaucoup. Hébété et le bras en écharpe, il était gris, autant en raison de la frayeur que de la perte de sang.

À la tête du convoi, il pénétra au centre du ghetto, une ancienne place abandonnée à la ruine. Ils ne virent personne. Au simple son d’un bruit de moteur et à la seule vue des soldats, les dhimmis disparaissaient dans leurs tanières.

Il arrêta le convoi devant un panneau de bois trônant au milieu de la place. Posant délicatement à terre le corps de la jeune fille, il s’empara d’un bidon d’essence qu’Ahmed lui présentait, en versa le contenu et jeta une allumette. Une fumée noire s’éleva dans le ciel. Pas de sépulture pour les ennemis d’Allah. Attrapant les cigarettes et le livre, il les jeta dans la fournaise. Puis il émit un ordre bref. La colonne de véhicules fit demi-tour. Au moment où son pick-up s’apprêtait à tourner sur le boulevard, Tarek regarda derrière lui, des ombres sortaient des maisons et faisaient un cercle autour du corps embrasé de celle qui, quelques instants auparavant, avait essayé de le tuer.

Il pensait à sa femme, qui devait avoir le même âge que cette fille et l’imagina les armes à la main, luttant pour sa vie. Il songeait aussi à son bébé à naître. Un sentiment de lassitude l’envahit. Une confuse impression de lutter face à un monstre dont les membres tranchés repoussaient instantanément et toujours plus nombreux s’emparait de ses pensées.

Il se secoua pour les chasser. Tant qu’ils n’étaient pas sortis de cette zone, le danger pouvait surgir à tout moment. La main crispée sur l’étui de son revolver, il était à l’affût du moindre mouvement, du moindre grincement de store ou de volet. Il savait ses hommes tendus et, à deux reprises, il les sentit à deux doigts d’arroser les fenêtres sans raison.

Tarek se regarda dans le rétroviseur et eut du mal à se reconnaître. Les yeux qui le regardaient fixement exprimaient la même lassitude et le même regard de bête épuisée qu’il s’inquiétait d’observer chez ses hommes. Particulièrement chez Ahmed. Malgré sa bravoure et sa bonne volonté, il le sentait proche de la rupture. Le fait d’être baladés de coups de poing en missions avec l’interdiction de suivre le ramadan pour préserver leurs forces créait chez eux un sentiment de solitude et une impression d’éloignement de la communauté, alors qu’ils agissaient à quelques rues de leurs familles. Tarek pouvait compter sur les doigts d’une main les nuits qu’il avait passées avec Yasmina depuis un mois.

Ce n’était pas la violence des attaques qui les minait mais leur répétition. Yacine II avait qualifié les agissements des kouffars comme la tentative d’une goutte d’eau de percer un mur de béton. Mais Tarek savait, de la bouche des bourreaux, qu’une goutte d’eau tapant au même endroit pouvait percer n’importe quoi. Aussi sûrement que les vagues provoquent l’érosion des falaises.

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