[LE GÉNIE FRANÇAIS] Saint-Exupéry, l’homme qui reliait les hommes
Comment un homme peut-il oser survoler un désert immense, sachant qu’il risque la panne, autant dire la mort lente et terrible de la soif sous une chaleur extrême ? À moins d’être fou ou inconscient. Cet homme n’était pourtant ni l’un ni l’autre.
Antoine de Saint-Exupéry fait partie de ces rares héros dont on se demande s’ils ont vraiment existé ou s’ils sont sortis d’un roman. Non, les livres, c’est lui qui les écrira et on se les arrachera. Avec lui, tout semble plus grand : le ciel, l’amitié, les chagrins, les missions. Il n’est pas seulement un écrivain ni seulement un pilote. Il est l’un de ces hommes complets comme la France nous en a donné quelques-uns : capables d’agir et de rêver, de risquer leur vie et d’écrire en même temps les pages les plus profondes de la littérature.
Un chevalier des temps modernes
Antoine est né en 1900 dans une vieille famille aristocrate dont les valeurs chevaleresques semblent inscrites dans ses gènes. Son père étant mort très jeune, sa mère est tout, pour lui. Elle lui transmet le sens de l’honneur, du don de soi et du respect des autres. Enfant, il observe déjà les avions avec fascination. À douze ans, il monte pour la première fois dans un cockpit après avoir supplié le pilote. On raconte qu’il en est redescendu en déclarant, avec le sérieux d’un vieux capitaine : « Je serai aviateur ! » Il l’a été, entièrement, jusqu’à la fin.
Sa vie d’adulte se superpose avec l’histoire de l’aviation. Il la vit comme un missionnaire. Il a traversé la nuit, les montagnes, les tempêtes sahariennes, en frôlant souvent la catastrophe. Il a perdu ses deux meilleurs amis, Mermoz et Guillaumet, deux autres merveilleux pilotes. Mais cela ne l’a pas dissuadé de continuer. Son expérience la plus marquante reste ce crash dans le désert, en 1935, dont il réchappera avec seulement un fond de gourde et une ténacité surhumaine. Ses aventures façonneront ses plus beaux livres, que 150 millions de lecteurs ont déjà lus, comme de formidables messages où « chacun est seul responsable de tous ». Ses dessins, sa philosophie, son souffle et sa poésie ont conquis la planète.
Seul dans un cockpit, à la merci du vent et de la panne
Écrire, pour lui, n’est pas un métier. C’est un prolongement du vol et de lui-même, du corps et de l’esprit. Avec la même exigence, la même attention, le même besoin de rassembler les hommes. Quand il parle de fraternité, de courage, de responsabilité, ce n’est pas une morale abstraite. C’est ce qu’il a vécu, seul dans un cockpit, à la merci des vents et de la panne. Il écrivait comme il pilotait : avec la certitude que la vérité est une ligne droite.
Ses amours sont parfois compliquées. Saint-Exupéry est tendre, mais instable, rêveur et souvent absent. Sa femme, Consuelo, l’aime passionnément, et cet amour sera semé de turbulences. Elle dit qu’il appartient plus au ciel qu’à la terre. Lui-même avoue avoir besoin de « disparaître pour mieux revenir ». C’est elle, pourtant, qui inspira la rose du Petit Prince : capricieuse, fragile, un peu blessante, mais unique.
À la guerre malgré une santé fragile
Lorsque la guerre éclate, Saint-Exupéry ne se réfugie pas dans la littérature. Il demande à reprendre le service actif, malgré son âge et sa santé fragile. On le lui refuse d’abord. Il insiste, revient à la charge, finit par obtenir une place dans un groupe de reconnaissance aérienne en Méditerranée. L’auteur de Vol de nuit (prix Femina 1931) et de Terre des hommes (Grand Prix du roman de l’Académie française 1939) repart risquer sa peau, comme si l’action et l’écriture étaient indissociables.
À force de voler plus haut, il est parti directement au ciel !
Le 31 juillet 1944, à 44 ans, il s’envole pour une mission de reconnaissance. Ce sera la dernière. Son avion disparaît quelque part entre la Corse et la côte française. Pendant des décennies, on ne retrouvera rien. Cette absence amplifie le mythe. La France gardera de lui cette image d’un homme un peu mystérieux, évaporé dans son élément, comme si le ciel l’avait emporté. Mais aussi mort pour la France.
En 1998, cinquante-quatre ans plus tard, un patron pêcheur marseillais remonte un bracelet portant son nom. Et celui de Consuelo. Le malheureux est d’abord soupçonné de mentir, mais quelques années plus tard, les restes du Lightning P-38 sont formellement identifiés au large de Marseille. Pas de corps, pas de vérité définitive. Seulement un avion en morceaux, comme un dernier message.
Un pilote allemand, bien plus tard, affirmera avoir peut-être abattu, ce jour-là, un P-38 solitaire. Mais rien n’a jamais été confirmé. Saint-Exupéry plane dans cette zone de mystère où seuls les héros semblent pouvoir demeurer. C’est peut-être mieux ainsi. Ce qui compte, ce n’est pas comment il a été touché ou coulé, mais la trace qu’il a laissée. Car c’est une belle mort s’il n’a pas souffert.
« On ne voit bien qu’avec le cœur…
… l’essentiel est invisible pour les yeux ». C’est un de ses plus jolis mots. Il l’avait glissé dans son Petit Prince, deuxième livre le plus vendu après la Bible, traduit en 300 langues et dialectes. Sous ses airs de conte pour enfants, ce texte a touché toutes les générations, en y cachant une vraie leçon de vie : un récit sur l’amour, la mort et le sens de l’existence.
Saint-Exupéry incarne une idée très française du génie : un mélange rare d’action et de poésie, de fragilité et d’honneur. Chez lui, l’homme et l’écrivain ne faisaient qu’un. Il a volé pour relier les hommes et il a écrit pour les rapprocher encore davantage. Son absence est un vide immense, mais son œuvre continue de nous apprendre ce que signifie l’engagement, la fidélité et le courage.
C’est peut-être pour cela qu’il nous touche tant. Parce qu’il a montré qu’un homme peut voler très haut sans jamais oublier de garder les pieds sur Terre. Saint-Ex a disparu comme disparaissent les étoiles filantes : vite, mais en éclairant tout sur son passage.
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13 commentaires
Pilote moyen, mais très courageux, flirtant souvent avec l’insouciance, un tantinet misogyne avec Consuelo et les femmes en général (sauf avec Anne, l’épouse de Charles Lindbergh…). Il rappelle d’ailleurs un peu les traits de Charles Denner dans « L’homme qui aimait les femmes ».
Poète et auteur de grand talent, il est également un ami d’une fidélité sans borne. Il m’a fait rêver étant adolescent, au point de passer ma licence sur le tard et d’accomplir mon rêve d’enfant : suivre sa route, ses escales, poser en plein désert marocain, hors des pistes, et y dormir sous l’aile de l’appareil… Bref, j’ai fait toutes les escales jusqu’à Dakar, en passant par Villa Cisneros, aujourd’hui Dakhla, aujourd’hui, pendant un sévère vent de sable !
Je l’ai lu en long, en large et en travers. Ses carnets sont une mine d’or et je vous recommande sa biographie écrite par Bernard Marck.
Il a marqué son temps, mais aussi le temps d’après. Il a aussi marqué mon temps, me permettant de vivre et même de penser différemment car qu’on le veuille ou non, un aviateur (je ne dis pas pilote), une fois là haut, voit la Terre, l’Homme, la Vie, sa vie, à leur juste taille, la relativité et la précision reprennent leurs justes places et le terme « prendre de la hauteur » sort de sa combinaison d’élément de langage et revêt toute sa signification.
De plus, né au numéro 1 de la place Bellecour, puis ayant une maison de famille à Boulouris (Saint Raphaël – Var)… Ça je ne l’ai pas fait exprès.
Merci SaintEx.
Même le pilote de la Luftwaffe qui l’avait « descendu » lui était relié. Tout est là !
Lorsque l’on voit certains commentaires acerbes ou tendancieux concernant la vie extraordinaire de Monsieur de Saint-Exupéry , il est aisé de comprendre l’état de la cohésion nationale . Il y a toujours des personnes pour pinailler , critiquer voire accuser . Alors qu’il est si simple d’admirer , d’idéaliser certains destins d’exception . Je plaint le voisinage de ces trouble-fête / rabat-joie !
Il avait un talent rare: il savait écrire avec simplicité des idées profondes. Peut-être était-il un peu fou, mais n’est-ce pas le propre de tous les génies ?
« Lorsque la guerre éclate, Saint-Exupéry ne se réfugie pas dans la littérature. Il demande à reprendre le service actif, malgré son âge et sa santé fragile. On le lui refuse d’abord. Il insiste, revient à la charge, finit par obtenir une place dans un groupe de reconnaissance aérienne en Méditerranée. » Désolé, c’est inexact.
Les Faits sont les suivants : En 1939, il sert comme capitaine dans l’Armée de l’air. Après un passage comme instructeur à Toulouse, au Bataillon de l’air 101, il obtient sa mutation dans une escadrille de reconnaissance aérienne, le Groupe aérien de reconnaissance 2/33. L’unité est initialement positionnée à Orconte, près de Saint-Dizier, avant de se déplacer avec la ligne de front.
Le 23 mai 1940, il survole Arras alors que les chars allemands envahissent la ville : bien que son avion Bloch 174 soit criblé de balles par la DCA allemande, il réussit à retourner à la base de Nangis avec son équipage sain et sauf ; il est décoré de la Croix de guerre avec palme et cité à l’ordre de l’Armée de l’air le 2 juin 1940. Ce fait d’armes lui inspirera le titre et la trame de Pilote de guerre (publié en 1942 aux Etats Unis). Le Groupe aérien de Reconnaissance II/33 sera brièvement basé à l’aérodrome de Blois le 10 juin 1940 lors de son repli.
La Méditerranée, c’est au printemps 44 jusqu’à sa disparition en mission le 31 juillet, après de « nombreuses péripéties » au cours de l’année 43 pour être réintégré au service actif sur ordre d’Eisenhower.
Saint Ex n’était pas gaulliste. C’est important et doit être signalé.
Merci.
Je crois que l’on doit démystifier la carrière d’aviateur de cet écrivain. Les dirigeants de l’Aérospatiale ont fini par se lasser de ce personnage casse-cou, irrégulier dans l’ exercice de ses missions. Et pendant la guerre les commandants des bataillons d’aviation s’opposèrent à ce qu’il reprenne du service parce qu’il était devenu alcoolique. Sauf une fois, la dernière, et on connaît le résultat.
Méfions nous des écrivains, même brillants, donneurs de leçons et laissant rédiger leur légende dorée. Voyez Sartre par exemple.
Méfions nous des écrivains. Moi, je me méfierai plutôt des gens qui ne savent pas écrire. Cela dit je suis d’accord avec vous pour Sartre. Mais c »était un « méchant » homme non pas parce qu’il était écrivain ni même bête. Il était violent, anti-français et pro FLN et communiste. Fondamentalement malhonnête intellectuellement et humainement. Ce qui fait beaucoup pour un seul homme.
Saint Ex fut un très grand pilote qui a fait beaucoup rêver de jeunes hommes ou de femmes. Il avait un beau nom, savait écrire et il est mort à bord de son P38.
Mais il y avait à la même époque Mermoz qui avec Didier Daurat ont créé toutes les nouvelles lignes de l’Aeropostale, qui a été le premier à traverser l’Atlantique sud, qui réussi à se sortir de la cordillère des Andes avec son indéfectible ami et mecanicien Guillaumet et qui finit (ou on lui a racoursi peut-être intentonnellemet) sa vie à bord de sa Croix du Sud. Mais Mermoz (comme bien d’autres pilotes tombés dans l’oubli) ne savait pas écrire aussi bien qu St Ex ou peut-être n’en avait il pas le temps) et c’est Kessel qui lui a consacré sa superbe biographie à sa mort, après sa dernière traversée de l’atlantique Sud.
Il a ete lui aussi, si ce n’est plus à mon avis, un « Génie Francais »
Il s’est battu sous le drapeau Américain, alors qu’il aurait pu rejoindre le général et se battre sous le pavillon Français. Saint Exupéry fait partie de ces artistes », ces intellectuels qui ont préférés quitter la France pour les USA…..
Non, sur ce point, vous êtes inexact et injuste. On ne peut pas contester son patriotisme.
S’il était patriote il aurait rejoint le général au lieu de se carapater aux USA, comme ses copains…..
Nous sommes bien d’accord. la « légende » gaullienne écrase tout. Ce n’est pas une raison pour nier qu’il y eut une Résistance et des combattants, des patriotes non gaullistes. Un exemple, la Résistance en Algérie qui s’implique directement dans l’opération Torch se situe hors de toute obédience gaulliste. Ce qui se passera d’ailleurs à Alger autour du débarquement de novembre 42 jusqu’à la réalisation « difficile » de « l’amalgame » à la fin du printemps 43 n’est pas étranger aux affaires de Saint Ex pour être réintégré au service actif sur décision finale d’Eisenhower.