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Editoriaux - Education - 22 octobre 2018

Le braqueur du prof de Créteil est-il vraiment “sympathique” et “penaud” ?

Nous autres journalistes ne devrions-nous pas mieux choisir nos mots ?

Une vidéo en provenance du lycée Édouard-Branly de Créteil a fait le buzz, ce week-end, sur les réseaux sociaux : on y voit un jeune de 16 ans mettre en joue son professeur avec un pistolet (qui se révélera « factice », mais pas tout à fait, quand même, comme peut l’être un pistolet à eau, puisqu’il s’agit d’une arme d’airsoft, qui, à bout portant, peut crever un œil), en la sommant de l’inscrire « présent » sur le cahier d’appel.

Une fois de plus à la remorque des réseaux sociaux, mais néanmoins voulant faire montre de sa bonne volonté, la « grande » presse a décidé de dépêcher des envoyés spéciaux sur place… pour un résultat assez stratosphérique : souriante et bienveillante – peut-être parce que ce n’est pas elle qui a été braquée ? Gageons que si un jeune stagiaire avait fait de même à son endroit dans les bureaux de France 2, elle aurait été un peu chose – une journaliste livre, chez Laurent Delahousse, les résultats de son enquête, et le titre pourrait en être celui d’une comédie de Shakespeare : beaucoup de bruit pour rien.

Le lycéen qui a été mis en garde à vue et “plaide la mauvaise blague” est décrit comme “un garçon plutôt sympathique” par son entourage – sa maman, peut-être ? Mes petits sont mignons, beaux, bien faits et jolis… disait Jean de La Fontaine – et tout “penaud”… c’est-à-dire « qui est honteux à la suite d’une déconvenue, d’une maladresse », si l’on en croit le Larousse. Convenons, en effet, que son geste était plutôt maladroit.

Arrivé en retard, il ne voulait pas être marqué absent, car il avait “peur de la réaction de son père”, nous explique la gentille journaliste. Bref, sa sur-réaction fait montre à la fois d’un bel amour filial qui craint de décevoir et de la conscience que l’assistance au cours est importante : il aurait pu, aussi bien, s’en moquer et aller s’asseoir à sa place sans moufter, n’est-ce pas ? En toute chose, voir l’aspect positif.

“Un jeune qui n’a pas mesuré sur le moment les conséquences de son acte”, et qui “ne savait pas que la scène était tournée”. Ce qui change tout, bien sûr.

Mais comment les professeurs – ceux qui, tous les jours, sont en bute à l’insolence, l’arrogance, le je-m’en-foutisme, les menaces, les insultes, qu’ils soient de haute, moyenne ou basse intensité, filmés ou non – ont-ils pu prendre ce reportage lénifiant, réduisant « l’incident » à la personnalité de l’élève, comme s’il s’agissait d’un gamin facétieux de l’École alsacienne qui aurait glissé un coussin péteur sous le séant de la maîtresse de maternelle, quand c’est tout un contexte d’impunité, de démagogie, d’aveuglement, de violence, de dérive, d’insécurité, bref, d’échec patent de l’Éducation nationale dont il est le produit ?

Comme on n’est jamais mieux servi que par soi-même, ce que la presse semble renâcler à faire, les enseignants eux-mêmes ont décidé de s’en charger : leur hashtag #PasdDeVague, et c’est leur #MeToo à eux. Sur Twitter s’égrainent les témoignages de lassitude, de solitude et de rancœur envers une hiérarchie qui, d’un bout à l’autre de l’échelle, balaie du revers de la main ou minimise, doute de leur autorité naturelle et met sur le même plan la parole du prof et celle du caïd : “Pas de notes, pas de redoublements, pas trop de gommettes rouges, pas trop de punitions, pas trop de retenues, pas trop d’exclusions, pas trop de vocabulaire trop technique, et #PasDeVague. Surtout pas trop de vagues !” décrit l’un d’entre eux.

Quant à la mesure prise par le ministre d’interdire les portables au lycée – puisque, pour certains, ces provocations, sont motivées par l’envie de s’en vanter -, ils la perçoivent comme la cerise sur le gâteau : au moins, la prochaine fois, n’y aura-t-il pas de vidéo. Cela évitera de faire des vagues, n’est-ce pas ?

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