Qiao Liang, général, aujourd’hui en retraite, des forces aériennes de l’Armée de libération populaire chinoise, est actuellement directeur du Conseil pour les recherches sur la sécurité nationale. Il a coécrit et publié, en 1999, La Guerre hors-limites, document exceptionnel sur la réflexion stratégique chinoise.

Laurent Gayard, pour la revue Conflits, a traduit et publié une interview du général Qiao Liang donnée à la revue chinoise Bauhinia. Il répond aux questions de Boulevard Voltaire.

Dans cette interview, le général Qiao Liang assure que la dominera le monde. Quel crédit peut-on apporter à ces propos ?

Cet entretien a été accordé par le général Qiao Liang au début du mois de mai à Zijing, une revue chinoise officielle, publiée à Hong Kong. La revue constitue une publication agréée par Pékin, qui porte la voix du régime. Le général Qiao Liang peut lui-même être considéré comme un cadre du régime. Cadre militaire, puisque c’est un général en retraite de l’armée de l’air chinoise, mais aussi un cadre intellectuel qui a une dizaine de publications – essais et romans – à son actif, dont La Guerre hors-limites, un ouvrage de géopolitique publié en 1999, très remarqué, y compris en Occident, à sa sortie. Il faut donc considérer que cet entretien accordé à Zijing reflète en partie la position du gouvernement de Pékin. Mais la stature de Qiao Liang et la qualité des analyses qu’il a déjà fournies par le passé font tout l’intérêt de ce document. Ce n’est pas si souvent que l’on peut avoir accès à un point de vue chinois sur la politique chinoise aussi développé et formulé par un acteur de ce niveau. Une précision très importante : le titre choisi pour la traduction publiée sur le site de la revue Conflits aurait mérité un point d’interrogation. Car si Qiao Liang insiste sur les difficultés de l’Occident et les avantages dont dispose la Chine, il se garde bien d’affirmer que « la Chine dominera le monde ».

Croyez-vous, effectivement, que la Chine, à plus ou moyen terme, détrônera les USA ?

Il est, bien sûr, difficile de répondre de manière catégorique à cette question. Qiao Liang se garde bien de le faire, d’ailleurs, dans son entretien, et à raison. La Chine possède certainement, aujourd’hui, des atouts considérables sur le plan militaire, économique et, bien sûr, démographique. Mais si l’on examine un peu plus en détail chacun de ces trois domaines, on constate que, sur le plan militaire, la Chine se trouve confrontée à un environnement géopolitique très hostile. Elle est en conflit sur des questions de souveraineté maritime avec tous ses voisins de la mer de Chine et ces rivalités ont initié une course aux armements régionale qui coûte fort cher. Elle est contrainte de mobiliser une partie importante de ses forces militaires pour sécuriser 22.000 kilomètres de frontières terrestres et les relations entretenues avec ses voisins varient de l’alliance de circonstance au conflit larvé (et la Chine cohabite avec des puissances militaires du calibre de l’Inde ou de la Russie). Elle est confrontée, au Xinjiang, au mouvement séparatiste des musulmans ouïghours et la crainte de Pékin est que ce mouvement évolue vers une forme de djihadisme, avec le danger représenté par la proximité de l’Afghanistan et des zones tribales pakistanaises.

Sur le plan économique, l’économie chinoise a engrangé des dépenses phénoménales, qui se traduisent aussi, dans une économie largement sous domination étatique, par une gabegie d’argent public, aggravée par une corruption endémique. Et sur le front démographique, le vieillissement accéléré de la population chinoise représente une bombe à retardement. Comment assurer la prise en charge de 200 millions de plus de 65 ans aujourd’hui, peut-être le double en 2040 ? La Chine, par rapport à la France, possède la majeure partie de sa dette. Mais le pourra-t-elle encore longtemps ? Pékin a un besoin désespéré de liquidités et d’investissements.

La crise du Covid-19 a mis en lumière notre dépendance insupportable vis-à-vis de l’empire du Milieu. Est-ce définitif ?

Qiao Liang rappelle avec une lucidité cruelle à quel point les États-Unis ou l’Europe sont dépendants de la Chine pour nombre de produits manufacturés. Mais la Chine aussi est dépendante des États-Unis et de l’Europe afin d’écouler son énorme production manufacturière. D’autre part, nous dépendons des Chinois pour certains produits, et eux dépendent de nous pour d’autres. Un exemple encore mis en lumière récemment par la crise du Covid-19 : la France dépend largement de la Chine pour la production de médicaments à destination des humains, mais la Chine dépend largement de la France pour ce qui concerne les médicaments vétérinaires. Cela peut constituer un double levier de pression. Mais ce que la crise a bien montré, c’est la dépendance générale de l’Occident en ce qui concerne les chaînes de production, y compris de matériel médical de pointe, pas seulement les masques. Qiao Liang prend un exemple frappant dans son entretien : les États-Unis possèdent peut-être les brevets pour la conception de respirateurs, mais ceux-ci sont conçus et assemblés sur des chaînes de montage chinoises.

Si les USA semblent en voie de réindustrialisation, qu’en est-il de l’Europe et de la France ? Sommes-nous capables de reconquérir notre souveraineté économique ?

La souveraineté économique implique beaucoup de choses : souveraineté industrielle, souveraineté monétaire, souveraineté de la dette… Les économistes estiment que la dette française devrait passer de 100 à 115 % du PIB à l’issue de la période de confinement. Les estimations concernant la dette de la Chine varient de 250 à 300 %.

Mais la grande différence est que la Chine possède en grande partie sa dette, ce qui n’est pas le cas de la France, de l’Allemagne ou des États-Unis. Mais « racheter » sa dette implique de diminuer largement des investissements étrangers qui sont cruciaux pour le fonctionnement de l’économie. Nous fonctionnons en ce sens, en France, un peu comme l’Allemagne et les États-Unis : le monde finance notre dette parce que nos marchés permettent aux puissances manufacturières d’écouler leurs produits. C’est un peu moins vrai en France, où le marché intérieur représente les deux tiers du PIB, ça l’est encore plus pour l’Allemagne ou les États-Unis.

Ce qui nous conduit à la question de la souveraineté industrielle. Cette souveraineté a été, effectivement, en partie abandonnée en France (comme en partie en Occident) en raison des logiques de la division internationale du travail. Cela signifie que les chaînes de production sont délocalisées depuis des dizaines d’années dans des pays où la main-d’oeuvre est à bas coût, pour les produits à faible valeur ajoutée comme à haute valeur ajoutée. L’essentiel des composants d’un iPhone sont fabriqués en Chine… comme les masques dont nous avons tant manqué. Le terme de « relocalisation » est aujourd’hui employé un peu à tort et à travers, à gauche ou à droite, comme une formule magique. Mais les formules magiques, comme les licornes, les sirènes ou les dragons, n’existent pas. Si la France veut relocaliser une partie de son industrie, cela va prendre du temps, cela nécessite de lourds investissements et de la main-d’œuvre. On peut fort bien dire « il y a du chômage en France, il suffit de réindustrialiser pour le résorber ». Tout à fait, mais les travailleurs des futures industries « relocalisées » accepteront-ils, dans certains secteurs, des conditions de travail qui puissent concurrencer celles de travailleurs chinois ? Si ce n’est pas le cas, l’État accepterait-il de mettre la main à la poche pour assurer artificiellement la compétitivité de ces entreprises sur le plan international ?

En fait, on peut dire qu’il est certainement réalisable et souhaitable de « relocaliser » dans certains secteurs mais, en réalité, pour nombre de secteurs, on peut reprendre le jugement de Joseph de Maistre à propos de la Révolution française : quand révolution il y a eu lieu, il est illusoire de vouloir revenir en arrière. La seule solution est une autre révolution. Dans notre cas, la souveraineté économique passe aussi par la souveraineté technologique et, malheureusement, dans ce domaine, hormis pour quelques secteurs, l’Europe est assise sur un strapontin face aux puissances américaine et chinoise.

Mais on peut se rassurer en se disant que la Chine va certainement être confrontée aux problématiques qui inquiètent l’Occident et font penser à Qiao Liang que nous sommes en déclin : hausse du coût du travail, chômage, pression et inégalités sociales, abandon d’une partie de la souveraineté sur la dette extérieure… À moins que la crise du Covid-19 n’accélère le retour à une forme de protectionnisme économique, alternative encore regardée avec horreur il y a six mois et soudain brandie par une multitude de commentateurs à droite comme à gauche. Voir Raphaël Glucksmann se redécouvrir soudain souverainiste et déclarer, il y quinze jours, à L’Obs, que l’idéal européen compte moins que la nécessité d’être souverain ne manque pas de piquant.

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