Editoriaux - Entretiens - Religion - Videos - 1 septembre 2018

Laurent Dandrieu : “Le silence du pape François est difficilement compréhensible”

Scandale énorme dans l’Église catholique aux État-Unis après les révélations d’abus sexuels commis par des ecclésiastiques de tous rangs, dont le cardinal McCarrick, archevêque émérite de Washington. Laurent Dandrieu, journaliste et auteur de nombreux ouvrages, revient sur les allégations de Mgr Vigano, ancien nonce à Washington, affirmant que le pape François était au courant des agissements du cardinal McMarrick.

L’affaire McCarrick est en train de se transformer en affaire Vigano. Qui est monseigneur Vigano et en quoi ce qu’il révèle est-il un scandale ?

Le point de départ remonte à cet été. L’Église catholique a malheureusement été secouée par une suite de révélations sur des abus sexuels à la fois dans le diocèse de Pennsylvanie et avec la démission forcée de Mgr McCarrick à la demande du Pape. Mgr McCarrick, archevêque émérite de Washington, aurait très fréquemment mis des séminaristes dans son lit et agressé sexuellement un adolescent.
Alors qu’il était à Dublin pour une rencontre internationale des familles, le Pape a demandé pardon aux catholiques irlandais, notamment pour des abus sexuels commis par des prêtres. C’est le moment qu’ont choisi plusieurs sites catholiques pour diffuser un témoignage rédigé par Mgr Carlo-Maria Vigano. Cet évêque, ancien nonce de l’Église catholique à Washington et ancien haut responsable du gouvernement de la cité du Vatican, est généralement décrit comme une personnalité très responsable, sérieuse et un bon serviteur de l’Église.
Dans ce texte explosif de onze pages, Mgr Vigano porte des accusations très graves contre le pape François. Il l’accuse d’avoir toujours été au courant des agissements de Mgr McCarrick, et de l’avoir non seulement protégé, mais en plus d’en avoir fait un de ses principaux conseillers et plus ou moins un faiseur de rois. Son avis pour la nomination des évêques et cardinaux aux États-Unis était très écouté par le Pape.
Il dit même que lors de sa première rencontre avec le pape François en 2013, il l’a personnellement alerté des agissements de Mgr McCarrick.
Comment Mgr McCarrick a-t-il pu bénéficier d’une telle impunité pendant si longtemps alors qu’apparemment tout le monde était au courant de ses agissements ?
Mgr Vigano explique cela par l’existence, au sein de l’Église catholique, au Vatican, mais aussi dans les Églises locales, de puissants réseaux homosexuels. Ceux-ci agiraient en deux directions. Ils protégeraient d’une part les prédateurs homosexuels, sur le principe du “je te tiens, tu me tiens par la barbichette”. Concrètement, les uns ne divulguent pas les abus sexuels des autres pour éviter qu’ils dévoilent leur homosexualité. D’autre part, ils font un travail de lobbying au Vatican pour modifier la doctrine catholique sur l’homosexualité.
Mgr Vigano accuse là encore le Pape de complaisance vis-à-vis de ces réseaux et l’accuse d’être entouré de proches qui font partie de manière active de ce réseau.

Ce sont des accusations très graves. Ce témoignage est-il fiable et est-il animé par de bonnes raisons ?

Il faut certainement distinguer le ton de la lettre et les conclusions qu’il en tire des faits proprement dits.
En effet, les conclusions sont assez violentes. Il demande tout de même la démission du pape. Mais le fait qu’il tire des conclusions très discutables ou qu’il accuse sur un ton marqué par une certaine acrimonie personnelle n’empêchent pas que ces accusations puissent être par ailleurs sérieuses. C’est la conclusion à laquelle est arrivé mon confrère du Figaro, Jean-Marie Guénois. Après avoir consulté ses sources habituelles au Vatican, il est arrivé à la conclusion que les faits énoncés par Mgr Vigano seraient très difficiles à contredire.
De fait, depuis la publication de ce document, la parole s’est un peu libérée. Sortent, ici ou là, d’autres éléments qui tendent à confirmer ces accusations. Rod Dreher, l’essayiste américain qui s’est fait connaître chez nous il y a quelques mois par la traduction de son livre Comment être chrétien dans un monde qui ne l’est plus a publié un article dans son blog dans lequel il compare Mgr McCarrick à Harvey Weinstein. Le titre de son article est : “tout le monde savait“. C’est étayé de correspondances qui émanent de gens qui disent que ces faits étaient connus et ont été portés à la connaissance des autorités il y a très longtemps.
Il est possible que Mgr Vigano ait des motivations personnelles dans cette affaire. On sait qu’il est très amer d’avoir été écarté de ses responsabilités au Vatican à la fin du mandat de Benoît XVI par le Secrétaire d’État Mgr Bertone. Il avait dénoncé à l’époque des malversations financières.
On sait par expérience que les lanceurs d’alerte sont rarement entièrement désintéressés. Quand quelqu’un dénonce les agissements de sa propre entreprise, c’est souvent parce que son DRH l’a mal traité.
Il ne faut toutefois pas en tirer des conclusions sur la véracité des faits énoncés. En l’occurrence, ils sont suffisamment graves et étayés par d’autres sources pour qu’on puisse les balayer d’un revers de main. Il est évidemment que ces accusations graves auront jeté le trouble chez beaucoup de fidèles.
Il est tout de même très frappant que les évêques américains soient très divisés sur ce texte. Ceux qui sont mis en cause personnellement par Mgr Vigano ont tendance à expliquer que c’est un simple règlement de compte et que tout cela n’est pas très sérieux. D’autres évêques ont tendance à soutenir ce rapport. Le cardinal Burke a quant à lui parlé d’un texte très courageux. Alors que c’est un texte qui appelle à la démission du Pape, on trouve un cardinal qui trouve que c’est un texte qui mérite d’être examiné. Cela veut bien dire qu’il ne peut pas être écarté d’un revers de main.

Ce sont des accusations extrêmement graves comme vous l’avez dit. Comment alors expliquer le silence du Pape François sur ce texte ? Ce silence est presque un silence coupable si on veut utiliser un terme journalistique.

Je ne sais pas si ce silence est coupable. C’est une stratégie qu’il avait déjà utilisée vis-à-vis de ses détracteurs après son exhortation Amoris Laetitia, avec un succès incertain. Le silence du pape avait plutôt alimenté la polémique plus qu’il ne l’avait fait taire.
Ici, ce silence est en effet difficilement compréhensible. On se dit que si les accusations de Mgr Vigano sont calomnieuses, il doit y avoir des moyens assez simples de le démontrer en farfouillant dans les archives du Vatican. Il y aurait certainement en tout cas des sanctions à prendre à l’encontre de ce responsable de l’Église qui aurait ainsi calomnié le pape. En ne faisant pas ces dénégations, le pape entretient en effet le doute sur la réalité de ces accusations.
Ce silence deviendrait extrêmement ennuyeux, s’il devait se prolonger. On se demande si on ne va pas entrer dans un pontificat un peu amoindri où la parole du pape aurait perdu sa capacité d’être audible, et notamment sur ces sujets-là. Si le pape et le Vatican ne font pas la lumière sur les accusations de Mgr Vigano, quelle sera la crédibilité du pape lorsqu’il prendra des sanctions contre tel ou tel évêque qui aura failli à sa mission ?
Par ailleurs, je suis très frappé dans toutes ces affaires de constater que malgré la volonté du pape de lutter de manière très ferme contre les abus sexuels, l’Église s’en tient beaucoup trop souvent à une posture défensive. Elle attend que des choses soient révélées par d’autres biais pour éventuellement prendre les mesures et les sanctions qui s’imposent. Je pense qu’elle devrait être beaucoup plus offensive. Qu’elle prenne elle-même l’initiative d’enquêter dans ses propres rangs pour en dénicher les prédateurs sexuels qui y seraient encore cachés. Elle ne peut pas attendre de réagir quand ces affaires surgissent dans les médias.

On en a peu parlé en France, dans la mesure où c’était un problème plutôt circonscrit à l’Église aux États-Unis. En revanche, la mise en cause du pape François rend désormais ce scandale universel.

Un scandale universel certes, mais qui met tout de même les médias mal à l’aise. Les médias dominants aiment bien les idées simples. Dans ces idées simples, il y a l’idée que les prêtres pédophiles, c’est mal. Mais, l’homosexualité, c’est bien.
Dans la situation actuelle, les abus sexuels dans l’Église se mêlent très fortement d’homosexualité. Cela brouille donc les lignes. Les médias bien-pensants ne savent pas trop par quel bout prendre cette affaire. C’est ce qui explique à mon avis la relative discrétion des grands médias français par rapport à ce scandale qui est pourtant énorme.

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