Coronavirus - Editoriaux - Santé - Société - 23 mars 2020

L’année des 12 singes

Au commencement était le déni.

L’empire du Milieu, le premier, ignora l’apparition du mal. Le mal, le danger, l’ennemi n’existent pas sans avoir été validés et oblitérés par les technostructures qualifiées. Les bureaucraties ne luttent pas contre des ennemis invisibles, des rumeurs publiques, des élucubrations individuelles d’incompétents ou les caprices d’une populace imbécile. Il faut un peu de temps pour positionner les carrières et les clientèles. Et la certitude de disposer d’un mal d’âge mûr, de belle facture, visible, nouveau, original, inédit, meurtrier. Sans ça, autant le passer sous silence. Pour qu’un mal soit désigné et obtienne un label, il doit être digne d’intérêt. Celui-là disposait de beaux atouts, il fut décidé de s’y intéresser quand il eut fait ses preuves.

Vint ensuite le temps de la colère.

Les citoyens stupides, salaces, indisciplinés et ignares propagent le mal par leur inconduite. Sidérée par la rapidité de sa diffusion, l’opinion commune réclame des mesures radicales, des coupables. L’enfermement conjurera le mal et le fera fuir. Il faut des sacrifices. Le mal ne s’en ira que si le peuple fait des efforts. La conduite de chacun doit être exemplaire. C’est une ordalie. Confinez-les tous, Dieu reconnaîtra les siens. Les rues sont vides, traversées par les maraudeurs et occupées par les sergents de ville, en un ballet étrange et inquiétant. Vous êtes tous de possibles complices. Par votre hygiène que l’on sait déplorable. Il n’est que voir ; vous avez attendu que survienne le mal pour enfin user de papier hygiénique en quantité suffisante. Trop tard. Alors votre enfermement, vous en avez la conviction, est le prix à payer. Qu’importe que vous ayez déjà consacré la moitié de tous vos salaires à votre santé et votre protection sociale. Aujourd’hui, vous êtes prêts à payer encore plus : votre liberté d’aller et venir, d’entreprendre, de voir vos amis, de travailler. On ne discute pas ! Il n’y a pas d’autre solution. C’est la seule solution. Vu que les premières mesures, comment dire… on était dans le déni, voyez. Vous êtes joyeux de communier enfin à une grande épreuve collective, vivre le frisson du danger et de l’incertitude du lendemain ! Enfin précipité dans le cours de l’Histoire. Mais votre grande épopée, vous la jouez à domicile. Vous vous offrez chez vous, avec pour autel votre sofa, en victime consentante pour expier. Les doigts en cœur et les bougies à la fenêtre, prisonnier sans combattre, il faudra peut-être faire son devoir ; dénoncer le voisin qui promène le chien, et surveiller le Parisien dans sa maison de campagne.

Viendra le temps du deuil.

L’Histoire a connu des civilisations oubliées, aux opulentes cités mystérieuses, abandonnées sans raison apparente. Des empires engloutis en quelques heures. Des peuples libres et insoumis, vivaces et durs au mal, qui décident sans concertation et à l’unanimité que leur aventure s’arrête. Du jour au lendemain, les habitants plient boutique et se dispersent dans la nature. Leur culture se dissout dans l’état sauvage retrouvé. Une guerre ?

La guerre, c’est dehors, le calme puis le fracas, le goût du métal et du sang dans la bouche, les yeux qui piquent et les pieds dans la merde, les chefs, les ordres et le désordre, la douleur, l’injustice et la violence, l’adrénaline, l’angoisse avant le combat, la promiscuité, l’honneur aux morts, l’effort, la sueur, la faim et la fatigue. La guerre, c’est savoir qu’il y aura des pertes, et vivre dangereusement, lutter en espérant la victoire et la paix. La guerre, c’est se battre pour les copains, pour ne pas être tué ou enfermé.

Non, ce n’est pas la guerre. C’est un virus qui a traversé les âges.

La peur.

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