J’ai remarqué que le terme « personne » revenait régulièrement sous la plume de mes élèves. Vocable assez vague et creux, comme « chose », « faire », qui évite de trouver un mot plus précis et plus riche.

On ne peut s’empêcher de penser qu’il est employé dans un monde où errent les hommes « sans qualité », sans différenciation, sans singularité. Une « personne » est, au moins, un homme ou une femme, un piéton, un automobiliste, un cycliste, un adolescent, un homme mûr, un vieillard, un riche, un pauvre, un être laid ou beau, un individu négligé ou strict, un vivant placide ou agité, bref, un être dont on peut, en principe, déterminer l’identité.

Il est vrai que la de masse arase la personnalité, laquelle redevient visible et lisible dans une vraie conversation, dans des conditions de convivialité suffisantes. Encore que, l’habitus persistant, ce qui est soustrait l’est souvent définitivement. Cela explique le malaise que l’on éprouve lorsqu’on parle avec certaines… personnes, lisses et transparentes, derrière lesquelles n’est que vide, et qui donnent le sentiment qu’on s’adresse à la télévision.

Certes, « personne » pourrait évoquer le personnalisme d’Emmanuel Mounier, qui cherchait, entre l’individualisme pathétique du capitalisme et le collectivisme éradicateur du communisme, une troisième voie, qui aurait donné à l’être humain une assise et une profondeur que la moderne lui avait enlevées. On pourrait s’attacher à cette idée, et, somme toute, utiliser le mot « personne » comme une marque de respect et reconnaissance de la dignité d’autrui.

C’est ne pas compter sur la duplicité, la tartuferie d’une époque qui retourne les mots comme des gants. Souvenons-nous de l’ironie orwellienne de 1984, où les slogans du régime disent exactement le contraire de ce qu’ils clament : « La guerre c’est la paix. La c’est l’esclavage. L’ ignorance c’est la force. »
La « personne », qui devrait être l’homme intègre, lesté de la gravité de l’existence, est devenue, dans notre monde, un fantôme.

Il faut se souvenir que « personne » vient du latin persona, de théâtre « à travers » lequel on parlait, mais, à l’origine, imagines maiorum, ces effigies de cire portées par des acteurs mimant les gestes du défunt « ressuscité », enduit qu’on avait collé sur le visage des chefs, pour en garder l’empreinte, et que l’on promenait dans les rues de Rome, avec toute la procession des membres du clan, de la « gens », ainsi que la suite de ses « clients ».

Où sont les « ancêtres » ? Où est la mémoire de la nation ? Cherchera-t-on, chez l’interlocuteur, les traces physionomiques, les caractères tangible d’un héritage humain ? Toute cette mémoire a été rabotée par la machine à uniformiser de la moderne, par la disparition de la noblesse, de la paysannerie, de l’artisanat, de la classe ouvrière, par ce moulin à produire un agglomérat d’employés de bureaux et de consommateurs, lovés dans le cocon confortable de la grégarité bêtifiante.

3 novembre 2019

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