La Crète est le berceau de notre civilisation. Qui le sait ? Et, surtout, qui le célèbre ?

Pour la première fois, je passai cet été mes en Crète. Premier choc, dès le lendemain, avec la visite du Musée archéologique d’Héraklion. Dans la première salle, la beauté nous saute au visage : une incroyable foison de poteries et d’ustensiles, tous plus divers et élégants les uns que les autres. Et les dates sont ahurissantes : -5000, -6000, -7000. La suite du musée est à l’avenant, avec les peintures, les danseuses et les taureaux, et la visite, ensuite, du palais de Knossos le confirme. Une émotion véritable nous étreint quand nous réalisons que cette civilisation minoenne si ancienne et d’une telle richesse, qui s’éteint en –1450, qui est contemporaine de l’Égypte pharaonique et de Sumer, et bien antérieure aux Grecs (le siècle de Périclès est le Ve s. av.J.-C.) et même à la Chine (qui débute en –2000), est le berceau de notre Histoire.

En sortant du musée, nous pensons à l’Europe. Qui nous parle des Minoens ? Qui célèbre ce glorieux et magnifique passé ? Sans même parler de la « polémique » sur les « racines chrétiennes de l’Europe », quel récit l’ fait-elle de son Histoire ? Que dit-elle d’elle-même ? De ses origines ? Pour toute entité politique, la glorification de ses origines est la première des mises en scène culturelles indispensables. Or, ce que même les nazis avaient voulu faire, nous en sommes incapables. Même s’il existe des peuples du Nord et d’autres du Sud, même si Jean Monnet avait dit : « Si je devais le refaire, je commencerais par la culture », qu’est-ce qui empêchait ses successeurs d’accomplir ce travail ? On reste confondu par ce vide culturel et historique sidéral, d’autant plus incompréhensible que notre nom même d’ vient de Crète (*).

Peut-il s’agir d’un oubli ? C’est impossible. C’est un choix délibéré. Dès lors, quelques réflexions s’imposent :

L’ ne parvient-elle pas à parler d’elle-même parce qu’elle a honte ? La tragédie de la dernière guerre aurait-elle pu ainsi jeter l’opprobre non seulement sur les vaincus, mais aussi sur les vainqueurs ? On peut comprendre que l’ n’ait pas osé. Mais la France ? C’était à nous, Français, de proposer cette geste indispensable et salutaire. Pourquoi ne l’avons-nous pas fait ? Qu’est devenue notre fierté ?

On comprend, à partir de là, que si l’on avait voulu glorifier le passé européen, cela aurait conduit, mécaniquement, à glorifier le nôtre, le moderne, mais surtout l’ancien : nos rois, notre somptueux Moyen Âge. Or, des forces politiques, celles qui veulent imposer radicalement le fait que notre Histoire commence avec la Révolution française, ont tout fait pour le masquer, pour faire de nous des amnésiques et des enfants perdus.

Nous connaissons bien le processus qui pousse les régimes politiques à minimiser ou même effacer leur passé. On le trouvait, autrefois, en URSS ou, aujourd’hui, en parallèle, dans la Chine communiste et dans le progressisme libéral-libertaire. Vouloir tuer « l’Homo politicus » et même « l’Homo socialis » pour ne garder, accessoirement, que « l’Homo œconomicus » à la merci de l’État et du marché, nous savons comment cela s’appelle : c’est un processus totalitaire.

Dans les deux cas (honte ou effacement volontaire), l’Europe, sous sa forme actuelle, est morte. Politiquement, culturellement, si elle n’a pas d’Histoire, ou si elle n’en parle pas, elle ne peut être aimée par ses citoyens ni respectée par personne, parce qu’elle n’existe pas.

(*) Dans la mythologie grecque, est une princesse tyrienne d’une grande beauté. Zeus, transformé en taureau, l’emporte en Crète, à Gortyne, où elle donne naissance au roi Minos, le père des Minoens. Auparavant, la mère de Zeus, Rhéa, avait fui son mari Cronos pour aller accoucher en Crète, dans une grotte du mont Diktê. Pour les Grecs anciens, la Crète est donc bien le berceau de leur religion et de leur civilisation.

3 octobre 2021

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