Ukraine : problème de stratégie ou de commandement ?

Zelensky limoge son ministre de la Défense, le rappelle puis écarte son chef d'état-major, sous la pression de la rue.
Capture d'écran Fox News.
Capture d'écran Fox News.

Le président Zelensky, alors qu’il venait la semaine dernière de renvoyer son très jeune (35 ans) ministre de la Défense Mykhaïlo Albertovytch Fedorov, vient tout juste de lui confier de très hautes responsabilités non encore définies au sein du gouvernement, et ce, suite aux manifestations de ce week-end. Toutefois, cette fois-ci, c’est son chef d’état-major des armées, le général Olexandr Syrsky, qui vient d’être limogé. Alors, que comprendre dans cette volte-face du chef de guerre ukrainien tout juste revenu de Paris après le sommet de la « coalition des volontaires » et de la célébration du 14 Juillet ?

La querelle des Anciens et des Modernes

La crise couvait depuis un certain temps entre Fedorov, tout juste arrivé à son poste de ministre de la Défense en janvier dernier, et son principal subordonné militaire, le colonel-général Oleksandre Syrski de 27 ans son aîné et en place, lui, depuis le 8 février 2024, alors que son flamboyant prédécesseur Valeri Zaloujny venait lui-même de claquer la porte suite à un différend d’ordre stratégique avec le président Zelensky.

En effet, six mois plus tôt, le 8 juin 2023, l’armée ukrainienne avait lancé une contre-attaque dans plusieurs directions, Zaporidja au sud et Koupiansk au nord. Toutefois, les Russes avaient préparé des lignes défensives suffisamment solides pour contenir les Ukrainiens, quelques semaines après le début de leur action offensive. Zaloujny, le héros qui avait réussi, en mars 2022, à repousser l’armée russe hors de Kiev et à reprendre l’initiative stratégique sur l’agresseur, se retrouvait en position délicate, demandant toujours davantage de réserves pour relancer et exploiter son offensive débutée six mois auparavant. Se souvenant de la maxime de Machiavel selon laquelle le prince devait savoir se débarrasser du général victorieux qui risquerait de prendre un jour sa place, Volodymyr Zelensky envoya son bouillant général se refaire une santé comme ambassadeur à Londres et nomma Oleksandr Syrsky pour lui succéder. Autant Zaloujny était populaire, autant Syrsky ne l’était pas du tout, malgré ses succès tactiques lors de l’offensive de Kharkiv, en septembre 2022. Au cours de ce blitzkrieg alors vivement commenté en Occident, les Ukrainiens réussirent à « libérer » 500 localités et 12.000 kilomètres carrés de territoire. Cette défaite russe fut même comparée, par certains médias allemands, à la seconde bataille de Kharkov, inoubliable défaite soviétique de 1942 qui leur causa plus de 200.000 morts : « la meilleure contre-offensive depuis la Seconde Guerre mondiale ».

Toutefois, une fois fixée le long d’une ligne défensive de 1.500 kilomètres de long, l’armée ukrainienne ne fut plus capable d’aucune action offensive et laissa son adversaire russe reprendre progressivement l’initiative, malgré des pertes considérables estimées à plusieurs milliers de soldats mis hors de combat chaque jour. Contrairement à Zaloujny, plus jeune, qui fut formé uniquement en Ukraine, Syrsky fut formé dans les académies militaires soviétiques avant la dissolution de l’URSS. Plus taciturne que son prédécesseur et ukrainien d’adoption, car né russe, il ne suscite pas l’enthousiasme de la jeunesse de Kiev mais plutôt son hostilité, d’autant que sa réputation de « boucher », lors de la bataille de Bakhmout où il commanda les forces armées ukrainiennes face à la milice Wagner d’Evgueni Prigojine, le précéda avant qu’il ne prît ses dernières fonctions de chef d’état-major des armées.

Poutine et la « discorde chez l’ennemi »

Malgré ces problèmes à la tête du commandement ukrainien, le président Poutine s’abstient de tout commentaire et s’efforce de régler ses propres problèmes consécutifs aux attaques de drones ukrainiens sur ses bases logistiques et pétrolières. Il répond à ces attaques quotidiennes par des frappes sur Kiev qui font, chaque nuit, près d’une dizaine de tués et autant, voire plus, de blessés. Les conséquences de ces frappes sur la capitale ukrainienne ainsi que sur des villes proches du front sont logiquement l’augmentation du stress et de la lassitude de la population ukrainienne qui, tout en poursuivant son soutien de principe au président Zelensky, n’hésite pas non plus à sortir dans la rue, comme elle l’a fait ce week-end, pour montrer son mécontentement. En Russie, ces manifestations seraient interdites et sévèrement réprimées, mais à Kiev, elles ont montré qu’elles pouvaient avoir une influence sur les décisions du président. Tout cela pour dire que le président Poutine n’est pas en mesure de tirer parti d’un affaiblissement de son adversaire tant que ce dernier conserve encore le soutien de la population.

L’été propice aux dérapages stratégiques

Le général Syrsky est donc remplacé par le général de division Mykhaïlo Drapatiy, promu aujourd’hui chef d’état-major des armées ukrainiennes, du haut de ses 43 ans et de son expérience malheureuse en tant que commandant des forces terrestres ukrainiennes après une frappe russe qui tua plusieurs soldats ukrainiens, en juin 2025, alors à l’entraînement sur une base à Dnipro. Cette mésaventure le força à la démission et lui valut une affectation sur le front. Le général Drapatiy, aujourd’hui, n’aura pas d’autre choix que de se conformer aux ordres du président Zelensky qui sont de tenir la ligne de front avec le minimum de soldats avantageusement remplacés en défensive par des robots et des drones. Toutefois, il reste à craindre que le très fragile équilibre du front ukrainien amène le président Zelensky à demander davantage de soutien opérationnel à ses alliés européens dans le cadre de l’OTAN mais pas dans celui de la « coalition des volontaires », puisque la guerre continue et qu’un cessez-le-feu n’est toujours pas en vue.

Les étés 1914 et 1939 furent propices au déclenchement de deux guerres mondiales qui virent les Européens irrémédiablement entraînés dans l’engrenage fatal des alliances guerrières. Alors que nos yeux sont détournés vers les feux de forêt du Var et de Gironde, prenons bien garde qu’un autre incendie autrement plus grave ne survienne au cœur de l’Europe et entraîne sa jeunesse vers d’autres brasiers. La diplomatie française, autrefois diplomatie d’équilibre entre les blocs, se retrouverait alors peut-être contrainte par celle de ses Alliés et, donc, impuissante à empêcher une guerre à laquelle sa population n’a pas été préparée. Derrière les apparents problèmes de commandement des armées ukrainiennes se retrouvent, en fait, ceux d’une stratégie européenne guerrière dans sa communication mais pacifiste dans la réalité de ses actions et de ses moyens. Sans économie de guerre et volonté populaire de combattre, point de guerre possible. Le pacifisme de Jaurès et de l’Internationale socialiste fut impuissant à empêcher les mécanismes implacables des chancelleries.

Picture of Vincent Arbarétier
Vincent Arbarétier
Ancien officier, docteur en sciences politiques, expert géopolitique et militaire

Vos commentaires

46 commentaires

  1. À BM77 son message du 25 juillet.
    Si l’Ukraine a perdu 20 millions d’habitants, cela est dû largement à ceux qui ont fui en masse le pays pour s’installer en Europe et dans les autres pays occidentaux afin d’échapper aux réquisitions, à la pauvreté aggravée par la guerre et à la conscription plus que forcée

  2. Il est clair que s’il n’y avait pas ces pays européens dans le rôle du banquier il y a longtemps que les hostilités auraient cessé. Mais bon, Zélinsky ne terminera pas sur la paille et nos vaillants va-t’en guerre seront heureux? Nos finances un peu moins.

  3. Je voudrais savoir si ces manifestations pour protester contre le limogeage de Fedorov sont tolérées parce qu’allant dans le sens de la stratégie de l’UE guerrière et soutenant Zelensky à bout de bras ?
    Ceux qui ont manifesté sont les populations pro UE et révolution orange.

  4. Il y a un truc que je ne comprends et que j’aimerais qu’on m’explique. Tout le monde dit qu’à cause de l’invasion russe l‘économie ukrainienne s’est effondrée, raison pour laquelle l’occident lui vient massivement en aide à coup de milliards d’euros.
    Par curiosité, j’ai regardé les PIB annuels de l’Ukraine de 2014 jusqu’en 2025.
    Le PIB MOYEN annuel pour les 8 ans de la guerre du Donbass de 2014 à 2021 est des 114,094 milliards euros.
    Or, alors qu’on le disait effondré pour raison de guerre à haute intensité, je remarque qu’il a contraire fortement progressé depuis le déclenchement de l’offensive de Poutine.
    PROGRESSION du PIB UKRAINIEN en période de guerre par rapport au PIB moyen 2014-2021 :
    —– 2022. PIB 154,006 milliards euros, soit + 33,81 %
    —– 2023. PIB 167,632 milliards euros, soit + 45,65 %
    —– 2024. PIB 176,270 milliards euros, soit + 53,15 %
    —– 2025. PIB 188,330 milliards euros, soit + 63,63 %.
    La réalité est que l’Ukraine s’enrichit de cette guerre, et qu’elle n’a donc aucun intérêt à ce qu’elle finisse, d’autant que c’est l’Europe qui paie les salaires des élus et fonctionnaires ukrainiens (parlement, armée, police, justice, éducation, santé, etc.) et le fonctionnement de l’appareil d’Etat ukrainien. Et pendant ce temps-là, Zelensky pleure misère, et mendie auprès de l’Union européenne qui lui donne 70 milliards euros, alors que nos forêts françaises brûlent et qu’on n’a pas l’argent pour acheter des Canadairs.

  5. Monsieur Arbaretier, vu votre profil je comprends que vous devez suivre le récit gouvernemental et sa propagande. Ca n’empêche qu’il est très important de respecter les faits historique….En Mars 2022 Zaloujny n’a pas repousse les Russes hors de Kiev, les Russes sont parti tout seul en signe de bonne volonté pour satisfaire a une bonne négociation en cours demandée par Zelinsky. En outre nous sommes habitué a lire ce type de discours puisqu’il s’agit d’une guerre otanienne dans son ensemble.

  6. Je suis fatigué du panégyrique de Zelenski, président corrompu jusqu’à l’os et dont les décisions ne sont motivées que par la poursuite du détournement de l’argent occidental. A–t-il lu Machiaval ? J’en doute.
    S’il faut rendre ici au courage des troupes ukrainiennes sur le terrain, on ne peut que constater l’incompétence des « stratèges » de l’Otan et particulièrement ceux de la coalition des velléitaires, Macron en tète. Quand tout sera terminé, il faudra bien lever le couvercle sur ce désastre politique, économique, militaire et humain de cette guerre provoquée par des occidentaux décérébrés.
    Les vrais responsables, comme toujours, ne seront pas inquiétés.

  7. Pas de commentaire car je n’ai aucune confiance aux informations qui sont à notre disposition et certainement pas très objectives !!

    • Le conflit ne s’enlise pas, il continue d’escalader, les Russes veulent atteindre leurs objectifs par la lente attrition, et de l’autre côte Macron, sa copine Vanderlayen et sa bande de volontaires cherchent a déclarer une guerre de grande ampleur pour nous faire une Zelinsky en sautant au dessus de l’élection. Ils provoquent les Russes qui finiront a un moment par riposter, ce qui enverra une partie de nos jeunes 19-25 ans remplir les cimetières, Macron étant confortablement installé dans son bureau de l’Élysée. Même en supposant que les otaniens gagnent, les morts seront quand-même dans nos cimetières. En supposant encore qu’ils escaladent jusqu’au nucléaire, on ne saura plus qui est qui pour les survivants qui feront le comptage.

      • Mais Macron enverra ses enfants combattre…Pardon vous dites qu’il n’en a pas et que seront ceux des « autres » qui iront à la castagne? Ah bon….

  8. quand va t’on faire réaliser à nos politiques que l’ukraine est une vaste fumisterie ? En faisant son jeu nous déstabilisons la russie en la poussant dans les bras de chinois et des turcs . Le réveil va être difficile et il faudra sanctionner cette Europe sans fard et notre trublion national incapable

  9. Vous vous rendez compte si la paix était signée, certains auraient des comptes à rendre, on mettrait le nez dans des choses qui ne sentent pas très bon, on ferait des enquêtes, des élections même, tout ça ce n’est pas bon pour Zelenski, puis ses amis Macron auraient perdu tout espoir de déclarer la guerre à la Russie pour rester en place. Cette paix serait une vraie catastrophe.

    • vous avez raison il faudrait rendre des comptes sur les avoirs Russes qui ce sont  » volatilisé » ? sans doute pas pour tout le monde – Enfin j’ai du mal à croire que Zézé à encore le soutien de sa population quand on sait qu’il enlève des hommes de force pour les envoyer au casse pipe, que pendant qu’il s’enrichit sa population s’appauvri, j’ai de gros doute sur la véracité de cet article !

Commentaires fermés.

Pour ne rien rater

Les plus lus du jour

Eliot Deval encense le travail de BV !
Vidéo YouTube

Les plus lus de la semaine

Les plus lus du mois