Editoriaux - Histoire - 18 juin 2019

Il y a 75 ans, ces Alsaciens-Mosellans morts pour rien et pour personne

Les célébrations patriotiques du 75e anniversaire de la Libération, qui s’échelonneront tout au long de l’année, ont connu un premier accroc avec la non-invitation de Poutine sur les plages de Normandie. Ce choix délibéré d’ignorer les libérateurs russes nous apporte, une fois de plus, la preuve que la mémoire officielle, celle dont s’occupe l’État et que relayent les hommes politiques, ne correspond pas nécessairement à celle des historiens. Une « mémoire officielle » qui risque fort de déboucher sur une lecture unilatérale des événements et qui occultera certains faits qui ne vont pas dans le sens de la célébration unanimiste. Par exemple, en Alsace-Moselle, où l’on s’attend une fois de plus à ce que le sort des « malgré-nous » fasse en quelque sorte… « tache » dans la célébration patriotique du retour de l’Alsace à la France.

Des Alsaciens et, partant, des Français, « forcés » de « servir » dans l’armée allemande ? Vous plaisantez, cher Monsieur ? J’entends déjà les commentaires : pas possible ! « La vérité, c’est qu’ils sont morts pour rien et pour personne ! Et c’est bien là que se situe la véritable tragédie des incorporés de force, et pas ailleurs », note fort justement Eugène Philipps dans son livre Une tragédie pour l’Alsace. En voulant culpabiliser les Alsaciens-Mosellans, en les traitant par exemple de Boches, c’était, au lendemain de la guerre, insinuer de mille et une manières que ce qui leur était arrivé sous le régime nazi, c’était aussi de leur faute. Heureusement qu’il y a eu le commandant Kieffer et ses bérets verts et Pierre Clostermann et son Grand Cirque.

Re-peinturlurée en tricolore depuis la Libération, ripolinée en bleu-blanc-rouge, l’Alsace française de l’après-guerre ne manquait pas de zélateurs tout dévoués à sa cause, ni de sentinelles vigilantes, prêtes à sonner l’alarme dès le moindre dérapage. Que d’énormités, d’oublis, de mensonges ou de contre-vérités n’a-t-on entendus ou écrits, distillés sur cette période un peu trouble de la Libération et de l’après-guerre, comme le constate – vu de Pologne – Julia Wilczynska, dans sa thèse de doctorat sur ce « difficile retour de l’Alsace à la France ». Et de constater qu’en novembre 1944 et dans les mois qui ont suivi, l’Alsace s’est souvent racheté une virginité, une bonne conscience à vil prix, et leurs élus, à quelques exceptions près, devenant parfois plus ultra-français, plus « Hourrah Franzosen » que Le Pen et Mélenchon réunis – c’est dire !

Alors que les missi dominici envoyés par Paris à la Libération, en guise d’accusé de réception, nous prendront, quant à eux, et pour longtemps encore, pour des Boches. « On ne peut pas reprendre un peuple comme on va chercher sa montre au mont-de-piété », écrivait fort justement Jean Schlumberger, en 1945, dans L’Alsace perdue et retrouvée.

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