Il s’est produit, le 30 juin, un événement qui n’a pas fait la une des grands médias. Hissène Habré a été arrêté à Dakar. En Afrique, cette arrestation n’est pas passée inaperçue. Pour la première fois, un ex-chef d’État va être jugé par une Cour mise en place par l’Union africaine.

Vivant au Tchad, cette arrestation ne m’a pas laissé indifférent. Ce n’est pas le triste bilan en vies humaines du régime Habré qui a retenu mon attention. D’autres ont fait pire : en Ouganda, au Soudan, au Burundi, au ou en République démocratique du Congo, les morts se sont comptés en centaines de mille, voire en millions. Au Tchad, on estime à 40.000 le nombre des victimes de l’ancien président. Cette arrestation a réveillé en moi un vieux souvenir, celui du visage d’une femme épuisée et en pleurs. Celui de Françoise Claustre, ethnologue et archéologue.

Comme des millions de Français, j’avais été ému par le sort qu’un petit chef rebelle avait réservé à cette scientifique, née en 1937. Elle avait été enlevée lors d’une attaque rebelle dans le Tibesti, en avril 1974, avec un coopérant français et un médecin allemand. L’épouse de ce dernier avait été tuée lors du raid. Le gouvernement de Bonn paya rapidement la rançon, permettant la libération du docteur. Le coopérant parvint à s’échapper en mai 1975. Françoise Claustre, quant à elle, devait rester captive 1.000 jours, dans des conditions très pénibles. Le Tibesti est un massif rocailleux inhospitalier au milieu du Sahara. La chaleur y est épouvantable durant la journée, mais il peut y faire très froid la nuit.

Plusieurs mois après l’enlèvement, le gouvernement français envoya un émissaire pour négocier. Le commandant Galopin connaissait bien le pays. Il y avait dirigé la garde nationale puis les services secrets. Violant les lois de la guerre et les traditions d’honneur des peuples du désert, le chef rebelle captura le militaire le 4 août 1974 avant de le faire « juger » par une cour révolutionnaire et exécuter en avril 1975.

Désespéré par le calvaire interminable de son épouse, Pierre Claustre tenta de négocier directement avec les rebelles. Il fut à son tour capturé, en août 1975. La rançon fut fixée à 10 millions de francs, ainsi qu’un ultimatum expirant en septembre de la même année. C’est alors que les reportages de deux journalistes, Raymond Depardon et Marie-Laure de Decker, émurent l’opinion. Ils étaient parvenus à rencontrer l’infortunée scientifique ainsi que son bourreau. commença à connaître le nom d’Hissène Habré. Le gouvernement français paya la rançon. Mais ce paiement déclencha un conflit fratricide entre les chefs rebelles. Une faction resta loyale à Habré, tandis que l’autre suivit Goukouni Oueddei. La faction de ce dernier, soutenue par la Libye, prit le contrôle des otages. La France envoya le Premier ministre Chirac négocier avec Kadhafi. C’est ainsi que les époux Claustre retrouvèrent la liberté, en janvier 1977.

Durant les années suivantes, le pouvoir tchadien, dominé par des militaires sudistes, continua de perdre le contrôle du pays, tandis que les rebelles nordistes montaient en puissance. Un éphémère accord de paix permit à Habré de devenir Premier ministre d’un gouvernement de coalition, en août 1978. Mais la guerre reprit. Elle permit le passage au pouvoir de Goukouni, toujours soutenu par Kadhafi. En juin 1982, Habré s’empara de la capitale. N’Djaména n’était plus que ruines. Une grande partie de sa population avait fui les combats pour se réfugier de l’autre côté du fleuve, au Cameroun.

L’armée libyenne vint au secours de Goukouni et envahit le Tchad. C’est ce qui amena l’impensable, l’inacceptable : vint en aide au ravisseur de Françoise Claustre, à l’assassin du commandant Galopin, afin de stopper l’avance de Kadhafi. Grâce à l’opération Épervier, déclenchée par François Mitterrand, Hissène Habré put contre-attaquer et partir à la reconquête de la moitié nord du territoire, en 1987. Les Libyens furent mis en déroute, infligeant une humiliation sans précédent à Kadhafi. Ce dernier dut négocier une paix qui permit à Habré de récupérer la bande d’Aouzou, annexée par la depuis 1973.

L’ancien rebelle ne savoura pas sa victoire très longtemps. Idriss Déby, son chef d’état-major, fit défection et lança une nouvelle rébellion qui lui permit d’entrer dans N’Djaména le 1er décembre 1990, quelques heures après qu’Habré eut pris la fuite, après avoir fait main basse sur les réserves du pays déposées dans les banques de la capitale. Il coulait depuis des jours paisibles dans une belle villa, jouissant de l’hospitalité du Sénégal. Jusqu’à ce 30 juin, lorsque, âgé de 71 ans, il fut rattrapé par son passé…

Françoise Claustre n’a pas vécu ce jour : un cancer l’a emportée en 2006. Depuis son retour, elle avait tout fait pour retrouver l’anonymat, poursuivant sa passion pour l’archéologie dans le Sud-Ouest de la France.

17 juillet 2013

BVoltaire.fr vous offre la possibilité de réagir à ses articles (excepté les brèves) sur une période de 5 jours. Toutefois, nous vous demandons de respecter certaines règles :

  • Pas de commentaires excessifs, inutiles ou hors-sujet (publicité ou autres).
  • Pas de commentaires insultants. La critique doit obéir aux règles de la courtoisie.
  • Pas de commentaires en majuscule.
  • L’utilisation excessive de ponctuations comme les points d’exclamation ou les points de suspension rendent la lecture difficile pour les autres utilisateurs, merci de ne pas en abuser !

Vous pouvez désormais commenter directement sur Boulevard Voltaire :

Pas encore de compte, inscrivez-vous gratuitement sur bvoltaire.fr

La possibilité d'ajouter de nouveaux commentaires a été désactivée.