[L’ÉTÉ BV] Espagne : une monarchie en sursis ?

Le 22 novembre 1975, Don Juan Carlos de Bourbon était proclamé roi d’Espagne.
Capture d'écran
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Cet article a été publié le 21/11/2025.

Ce lundi 3 août, Étienne Lombard évoquait la réaction du roi d'Espagne à la crise de Ceuta. C'est l'occasion de revenir sur les origines de cette monarchie moderne instaurée en Espagne, après la mort de Franco, en 1975, avec l'avènement de Juan Carlos Ier de Bourbon, père du roi Philippe VI.

 

Il y a cinquante ans, le 22 novembre 1975, don Juan Carlos de Bourbon et Bourbon était proclamé roi d’Espagne devant les Cortès, le Parlement espagnol. Celui qui, depuis 1969, était prince d’Espagne (titre inventé de toutes pièces lorsque Franco le désigna officiellement comme son successeur) jurait alors « devant Dieu, et sur les saints Évangiles*, d'accomplir et d'appliquer les lois fondamentales du royaume et de rester fidèle aux principes qui inspirent le Mouvement national [parti unique franquiste fondé en 1937, NDLR]. »

Deux jours plus tôt, le 20 novembre 1975, le général Franco, caudillo d’Espagne et de la Croisade, s’était éteint après une très longue agonie. Après quarante-quatre ans, l’Espagne retrouvait un roi. En effet, en 1931, le roi Alphonse XIII, grand-père de Juan Carlos, avait décidé de quitter l’Espagne, après la victoire des républicains aux élections municipales. Son fils don Juan, père de Juan Carlos, l’accompagna dans son exil. Et c’est ainsi que Juan Carlos naquit à Rome en 1938 et passa sa prime enfance entre l’Italie et la Suisse. Ce n'est qu'à onze ans qu'il mit le pied pour la première fois en Espagne pour venir y suivre sa scolarité dans une pension sui generis, créée pour lui dans la banlieue de Madrid. En 1947, une loi fondamentale avait établi que l'Espagne était un royaume. Mais sans roi... Incongruité qui dura ainsi jusqu'en 1975.

Non pas une restauration mais une instauration de monarchie

L’Espagne retrouvait donc à sa tête un roi. Autre incongruité à une époque où les monarchies lâchaient, de gré ou de force, du terrain, partout en Europe. Deux ans plus tôt, le propre beau-frère de Juan Carlos, Constantin II, roi des Hellènes, n’avait-il pas été renversé par un pronunciamento de colonels ? Une vingtaine d’années auparavant, au sortir de la Seconde Guerre mondiale, c'est tout un cortège de monarchies qui avait été balayé : Italie, Yougoslavie, Roumanie, Bulgarie, Albanie. Incongruité et ambiguïté, aussi, car ce retour d’un roi à la tête de l’État espagnol n’était pas une restauration mais une instauration. Juan Carlos de Bourbon devenait roi, non pas au nom des règles dynastiques de la monarchie espagnole (son père, don Juan, comte de Barcelone, dont Franco ne voulait pas, était mis de côté) mais par la seule volonté de Franco. Cinquante ans après, cette réalité historique est quelque peu occultée. La sortie des Mémoires du roi émérite Juan Carlos, intitulés Réconciliation (Stock), sont d’ailleurs l’occasion de remettre ces faits en lumière.

Juan Carlos Ier, le dernier souverain absolu d'Europe

En devenant roi en 1975, Juan Carlos Ier héritait de Franco les pleins pouvoirs. Autrement dit, sur le papier, Juan Carlos était une sorte de souverain absolu. Incongruité, encore, à une époque où tous les monarques européens, pour la plupart ses cousins ou ceux de sa femme dona Sofia, n'avaient plus, depuis belle lurette, qu’un rôle de représentation et d’incarnation de leur nation, sans pouvoir réel, si l’on excepte, peut-être, le prince de Monaco. Juan Carlos fut sans doute, durant un temps très court, le dernier souverain absolu d’Europe, ce que, du reste, l’ancien roi se plaît à rappeler dans ses Mémoires. Et c’est donc ce souverain absolu par la grâce de Franco qui permit le passage de l’Espagne d’une dictature à une démocratie pluraliste, aidé notamment par des personnalités, comme Adolfo Suárez, issu du mouvement national franquiste et président du gouvernement espagnol de 1976 à 1981.

La démocratie ne fut pas instaurée dans les douleurs d’une révolution mais à travers une transition pacifique. C’est d’ailleurs sans doute cela qui fait enrager la gauche, aujourd'hui au pouvoir en Espagne. Les lois « mémorielles » actuelles, visant notamment à effacer toutes traces du franquisme dans l’espace public, sont sans doute une preuve de cette frustration rétroactive. L'exhumation de Franco en 2019 fut sans doute le point d'orgue qui, selon notre ami José María Ballester, remettait « un peu en cause les fondements de notre régime actuel ». Gauche revancharde qui, pourtant, était à peine née à l’époque, alors que leurs anciens, comme le socialiste Felipe González, que le roi Philippe va d'ailleurs décorer de la Toison d'or (en même temps que la reine Sofia, ce 21 novembre), accompagnèrent l'évolution dans un esprit de réconciliation nationale. À l'évidence, la classe politique de l'époque était d'une trempe autre que celle d'aujourd'hui. On se souvient de l'attitude de Pedro Sánchez, président socialiste du gouvernement, lorsqu'il avait accompagné le roi et la reine, l'an passé, après la catastrophe naturelle dans la région de Valence.

Juan Carlos Ier, source de la légitimité de la monarchie actuelle

En 1978, une nouvelle Constitution vint couronner cet avènement de la démocratie en Espagne. Ce texte fondamental, d'une part entérinait la volonté du Caudillo (une fois ce dernier disparu !) d'avoir un roi à la tête du pays, d'autre part installait l'Espagne dans le concert des nations démocratiques en confirmant la forme politique de l'État espagnol : une « monarchie parlementaire ». L’article 57 de cette Constitution mérite cependant d’être décortiqué. « La couronne d'Espagne est héréditaire pour les successeurs de S. M. Juan Carlos Ier de Bourbon, légitime héritier de la dynastie historique. » Comme le fait remarquer Juan Carlos lui-même dans ses Mémoires, la couronne de son fils Philippe « ne repose pas sur plusieurs générations de monarques constitutionnels ; elle repose entièrement sur moi. »

Certes, le vieux roi émérite, exilé aux Émirats arabes unis, règle un peu ses comptes avec son fils qui a souhaité couper les ponts avec son père devenu persona non grata en Espagne après que l’ancien roi a été au centre de plusieurs scandales entre 2014, année de son abdication, et 2020, année de son départ en exil. Mais lorsque Juan Carlos écrit « Je crains que la maison royale, en m’excluant, affaiblisse la monarchie », il n’a pas tort, car toute la légitimité du monarque actuel passe par lui, et lui seul. Du reste, l’alinéa 3 de cet article 57 enfonce le clou : « Si toutes les lignes appelées à la succession en droit sont éteintes, les Cortès générales pourvoiront à la succession de la Couronne dans la forme qui conviendra le mieux aux intérêts de l'Espagne. »

Une république, un jour ?

Traduire : si, par malheur, la princesse héritière Leonor ou sa sœur, l’infante Sofia, ou encore leurs cousins et cousines germains, enfants des infantes Elena et Cristina, sœurs du roi Philippe, venaient à ne pas contracter de mariage en se conformant aux exigences de la Constitution et à ne pas donner d’héritier à la Couronne, la succession n’échoirait pas nécessairement aux très nombreux autres descendants, mâles ou femelles, de la « dynastie historique », c'est-à-dire de la maison des Bourbons d'Espagne. Ce serait au bon vouloir des Cortès. Que pourraient-ils décider, alors ? « Dans la forme qui conviendra le mieux aux intérêts de l'Espagne » ? On pourrait interpréter cette phrase ainsi : une autre forme politique, par exemple une république, pourrait succéder à la Couronne.

Alors, une monarchie en sursis ? C'est le sort de toutes les lignées, de génération en génération. Mais c'est dire combien, sur les épaules de la très gracieuse et souriante princesse héritière Leonor, repose une responsabilité immense et historique. On imagine qu'elle en est consciente, elle qui sera, de toute façon, sauf à épouser un lointain cousin Bourbon, la dernière de sa race à régner sur l'Espagne.

 

*Autres temps, autres coutumes, le roi Philippe prêta serment en 2014, non pas sur les Évangiles, mais sur la Constitution. Il n'assista pas à une messe dite du Saint-Esprit comme le fit son père, le 27 novembre 1975, célébrée en l'église Saint-Jérôme-le-Royal à Madrid par le cardinal Vicente Enrique y Tarancón, alors président de la Conférence épiscopale espagnole.

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Georges Michel
Journaliste, éditorialiste à BV, colonel (ER)

Vos commentaires

37 commentaires

  1. Le Roi a prêté serment sur la Constitution, bon, mais est-ce que le Sénor Sanchez l’a fait aussi ?

  2. quand tu vois comment sanchez est capable de réduire son pay ,effectivement des questions doivent se poser …. mais pas forcément sur la monarchie !

  3. Mis à part Charles III, despote éclairé a qui l’on doit de manière significative le drapeau sang et or et l’hymne national, les Bourbons n’ont jamais brillé en Espagne : Ferdinand VII a perdu l’Amerique, Isabelle II a été renversée pour incompetence, et enfin, Alphonse XIII a été chasse en 1931mais il est vrai que beaucoup d’Espagnols étaient devenus républicains et anticléricaux, parce que le pouvoir favorisait l’église et les riches alors qu’une politique autoritaire de droite mais sociale aurait été possible, qui aurait fait apparaître le roi comme une sorte de Mussolini. De nos jours, le roi règne mais ne gouverne pas et malgré cela les démocrates lui reproche de coûter trop cher. On a du mal, de surcroît à adhérer à un souverain plus people que leader.

  4. il a toujours existé une république en France, et un pouvoir limité par le droit : cette république était dirigée par un roi. La monarchie n’est pas un régime passionnel mais rationnel. Certains jugent plus crédible d’élire un saltimbanque tous les 5 ans. D’autres croient plus sérieux de confier à une famille (dès lors objectivement intéressée à la conservation du pays) la couronne et la formation des futurs monarques. Et l’expérience historique montre que la démocratie ne fournit guère de meilleurs dirigeants que la monarchie héréditaire. Etre monarchiste est donc tout à fait rationnel.

  5. La loi salique a été abrogée en Espagne depuis le XIXème siècle (guerres carlistes). Le choix de Juan-Carlos par Franco, en tant que connétable et régent d’Espagne, fut donc parfaitement légitime. Il n’a pas simplement écarté le père de Juan-Carlos, mais également la branche aînée des Bourbons dont le rejeton (le pseudo Louis XX) vient maintenant nous casser les pieds en France sans droit ni titre (la lignée française légitime est désormais fusionnée dans les Orléans depuis la mort du Comte de Chambord). Ajoutons que la monarchie a été restaurée deux fois en Espagne sans perdre sa légitimité. De même qu’elle a été restaurée en Angleterre après Cromwell, et a également connu des changements dynastiques (éviction des Stuart catholiques par le parlement anglais). En France même, la monarchie capétienne procédait de l’élection avec ensuite une transmission coutumière et non patrimoniale au fils aîné. Donc la monarchie espagnole me semble parfaitement légitime. Et elle me semble le meilleur rempart contre la sinistre république espagnole, dont les séides communistes génocidaires sont les héritiers avoués des lugubres Staline et Robespierre. … Bref, les monarchies ne sont pas des régimes magiques, mais des régime rationnels de bien public. « La meilleure des république est la monarchie » a écrit Jean Bodin. On est monarchiste par raison et non par une quelconque passion éthérée.

    • Désolé pour les Orléans mais leur ancêtre en votant la mort de Louis XVI et devenant donc régicide leur a supprimé toute légitimité.

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