Il n’y a aucune raison pour que je me prive de l’envie d’écrire à nouveau sur , notre nouveau garde des Sceaux (billet du 11 juillet).

D’abord parce qu’il n’est pas un ministre de la Justice qui ait échappé, à cause de mes anciennes fonctions et de mon intérêt de citoyen, à ma curiosité, à mon adhésion ou à mes critiques.

Ensuite parce que, plus que jamais, je ressens vivement, avec l’irruption de cette personnalité dans l’espace politique et le champ du pouvoir opératoire, la déplorable absence du thème capital de la Justice, par exemple dans les réflexions et le programme de LR.

Enfin, pour avoir pressenti les inévitables reproches qui seraient faits au ministre en souvenir de l’avocat, il me plaît d’expliquer pourquoi, en ce qui me concerne, je les estime malvenus.

Il y en a une pléthore, inspirée par des sentiments contrastés. La jalousie à son égard, la volonté de certains de l’enkyster dans le seul sujet de la prison, des déceptions exprimées par des magistrats qui détestaient l’avocat ou rêvaient d’un ministre qui le serait resté, la volupté aigre de percevoir ses difficultés, de remarquer qu’il est « à la peine », de le mettre en contradiction sur des points « loin de ses convictions antérieures », de se venger de toutes ses écrasantes dominations d’hier en se réjouissant de son inévitable inexpérience d’aujourd’hui ?

Tout y passe et, dans ce sadisme médiatique et judiciaire sans risque, parce que le ministre doit peu ou prou se taire quand l’avocat aurait pulvérisé, j’éprouve le besoin de remettre de l’équité, de la mesure et, je l’espère, de la lucidité. Je ne méconnais pas ce qu’il y a de singulier dans mon approche personnelle et qui tient essentiellement au fait que l’avocat remarquable avait à mon sens une vision hémiplégique de la Justice alors que le garde des Sceaux n’a pas d’autre ressource que de rechercher et d’assumer une plénitude.

 

Aussi il me semble qu’énoncer « le ténor met la sourdine » pour lui en faire grief est une facilité et une paresse alors que j’affirmerais plus volontiers que « le ministre met la responsabilité ». On ne peut plus raisonner comme si ce changement radical de fonction n’imposait pas une autre vision, une philosophie différente, l’appréhension de multiples problématiques n’ayant plus pour seule obsession de gagner ou de faire gagner un procès mais destinées globalement à améliorer la Justice au quotidien et à la réformer dans ses structures et son organisation.

Je n’ai aucun mal à avouer que, au-delà des acquittements qui parfois m’inquiétaient parce que je les reliais plus à son talent qu’à l’innocence, je remâchais une sorte de frustration, presque d’aigreur à l’idée que cette extrême intelligence ne se soit mise qu’au service du particulier, avec la partialité obligatoire et redoutable qui en résultait.

Alors que, changeant de registre avec le ministre, elle est heureusement vouée à se pencher sur l’institution tout entière, englobant tous les serviteurs et les auxiliaires de la Justice, les amis et les ennemis d’hier, la communauté des magistrats, l’ensemble des facettes d’un univers pour faire bouger, autant que possible, les choses et les comportements et susciter, de la part des citoyens, un regard plus positif, moins médiocrement populiste sur ce superbe métier parfois dévoyé et trop peu célébré.

Au risque de me faire qualifier d’inconditionnel – ce qui serait un comble -, contrairement à tous les roquets qui s’accrochent à ses basques pour le dénigrer, par principe je ne pourrais pas être déçu par la pratique du ministre Dupond-Moretti parce que plus rien ne me manquera de ce qui me laissait hier à la fois admiratif mais troublé, voire agacé. Dans tous les cas, son rôle, sa mission auront mon agrément. Puisque, à mon sens, sa destinée professionnelle l’a conduit du moins vers le plus, du parcellaire vers l’entièreté.

Le souci de l’utilité sociale est devenu prioritaire quand, hier, il n’était pas dominant par rapport à ses exclusives espérances d’avocat.

Cette satisfaction intrinsèque de le voir endosser une charge prestigieuse mais le condamnant à une absence totale de clientélisme, à un service technique et démocratique pour tous ne sera pas exclusive, s’il le fallait, de réserves ponctuelles ou de divergences, mais elles seront de peu de poids eu égard à ce qu’il va apporter par rapport à ses prédécesseurs – enfin une force, un élan place Vendôme – et ne seront jamais fondées sur l’absurde illusion de prétendre maintenir l’avocat au service du ministre quand ce dernier, profitant du talent et de la conviction du premier, aura l’honneur de mener un combat pour tous.

Non, depuis qu’il a été nommé garde des Sceaux, Éric Dupond-Moretti ne se renie pas : il se complète.

Extrait de : Justice au Singulier

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