Pour vaincre les Soviétiques et se venger habilement du Vietnam en Afghanistan, les Américains ont utilisé un vieil impérialisme endormi, celui de l’islam, éteint depuis que le califat ottoman avait disparu au profit de la République turque, nationaliste et laïque, qui avait abandonné ses rêves d’empire.

Un pays immensément riche, étroitement lié aux États-Unis, mais porteur du cœur de l’islamisme, avec sa foi la plus rigoureuse et ses lieux saints, l’Arabie saoudite, associés à l’un des pays musulmans les plus peuplés et traversés de fanatisme, le Pakistan, avaient, en fournissant les armes américaines et les volontaires au djihad, ébranlé l’URSS qui ne s’en est pas remise. L’islamisme est l’un des nouveaux « impérialismes », en fait un ancien, ressuscité. Malgré son pétrole et ses dollars, son prolongement dans la Ligue islamique mondiale et l’Organisation de la Coopération Islamique, on voit mal un Etat dans le fond assez faible et mené par une famille princière certes nombreuse mais dont l’hypocrisie heurte beaucoup de musulmans, l’Arabie, incarner l’impérialisme musulman.

On voit bien, en revanche se lever les candidats. Le premier a été l’Iran, dès 1979, avec la prise de pouvoir par Khomeyni. Le nationalisme perse du Shah laissait place à l’impérialisme musulman des mollahs, c’est-à-dire des chiites, doublement minoritaires comme perses, et non arabes, comme chiites, et non sunnites. On en voit les conséquences au Liban avec le Hezbollah et au Yémen avec les Houthis. Le rôle des chiites en Syrie a été considérable pour soutenir l’allié alaouïte de Damas, Bachar Al-Assad, mais celui-ci n’est pas un impérialiste religieux, c’est un nationaliste.

Le second candidat n’est pas plus arabe que le premier. Il est turc, mais sunnite, et même lié étroitement avec les Frères musulmans, nés en Égypte dans les années 1930, qui représentent beaucoup plus que les Saoud le retour de flamme de l’islamisme et sont plus opposés aux monarchies arabes, au nationalisme arabe, qu’aux cousins chiites sur lesquels ils n’ont pas été sans influence. C’est évidemment celui qui est le plus dangereux. L’arrivée au pouvoir de l’AKP et d’Erdoğan a fortement infléchi la politique turque. Celle-ci était laïque, nationaliste et pro-occidentale. L’islamisme a redonné à la son ambition impérialiste. Elle semble vouloir étendre son influence sur son ancien empire, en flattant le nationalisme turc à l’intérieur et la solidarité islamique à l’extérieur.

Sa force repose sur trois piliers : d’abord le nationalisme brutal, voire génocidaire, de la Turquie durant la transition entre la monarchie et la république avec l’élimination des Arméniens, des Grecs et des Assyro-Chaldéens qui se poursuit à l’encontre des Kurdes et a justifié l’occupation d’une partie de Chypre ; ensuite son affichage à la pointe de l’islam avec la provocation de faire à nouveau de la basilique byzantine Sainte-Sophie une mosquée et la participation au djihad des Frères musulmans, en Syrie, et aujourd’hui en Libye ; enfin, l’ambiguïté des apparences. Ankara continue à participer à l’OTAN et à se vouloir « européen ».

Le quatrième pilier de sa force ne lui appartient pas. Il repose sur l’extraordinaire faiblesse politique de ses adversaires, en l’occurrence les pays européens directement menacés en Méditerranée et au sein même de leur population par la manipulation de l’immigration turque par le régime d’Ankara. La rigueur allemande envers la Grèce lors de la crise financière fait place à beaucoup de retenue vis-à-vis de la Turquie, vieux partenaire, dont beaucoup d’électeurs allemands sont maintenant originaires ! La Turquie pratique le chantage à l’immigration, occupe une partie de la Syrie, massacre les Kurdes en Syrie et en Irak où elle vient de tuer deux hauts gradés irakiens, continue d’occuper illégalement une partie de Chypre, membre de l’Union européenne, intervient militairement en Libye pour soutenir les Frères musulmans de Misrata et, se moquant des frontières maritimes internationales, explore des ressources dans les eaux d’autres pays ou menace les îles grecques proches de ses côtes. La France, l’Égypte, les Émirats réagissent, mais trop tard : il fallait faire gagner Haftar ! La Russie, objectivement complémentaire de l’Europe, est rejetée parce que l’Europe suit une politique américaine contraire à ses intérêts. Elle louvoie donc, enchantée de contribuer aux difficultés de l’OTAN. L’Amérique pense à ses élections, à Israël, à détruire le régime iranien et se tient à distance de la politique turque sans lui nuire, tout en empêchant la Syrie de retrouver sa souveraineté totale. La dispersion velléitaire des Européens, la rhétorique macronienne impuissante et relativement isolée ont ouvert un boulevard à l’impérialisme néo-ottoman.

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