Dans un livre d'entretiens récent préfacé par Paul Deheuvels, membre de l'Institut et publié par Via Romana, le père Michel Viot et Yohan Picquart, écrivain et professeur de lettres*, s'interrogent sur la méthodologie et les objectifs du rapport CIASE. Un livre dont « l'esprit critique » a même été « salué » par la revue Golias.

Les premiers versements à destination des victimes de faits pédocriminels effectués début juillet leur donnent l'occasion de revenir sur ce rapport que peu ont osé contester.

Gabrielle Cluzel : Dimanche 10 juillet, le président du Fonds de secours et de lutte contre les abus sur mineurs dans l’Église catholique (SELAM), Gilles Vermot-Desroches, a affirmé avoir procédé au versement de six réparations financières à destination de victimes de faits pédocriminels au sein de l'Église. On apprend que l'Église catholique a déjà réuni 13 millions d'euros pour les victimes d'actes pédophiles. On sait que l’Église a commencé à vendre certains de ses biens pour indemniser les victimes de pédophilie. Quel regard portez-vous sur cette démarche ? 

Michel Viot et Yohan Picquart : Il est tout à fait légitime, et nous l’avons toujours soutenu, que l’Église engage un processus de réparation. Il est aussi logique que des fidèles discutent du bien-fondé ou non des versements directs en argent (et des abus que cela est en mesure d’entraîner) par rapport aux aides indirectes (financement de soins, de psychothérapies). Nous pensons également que l’Église pourrait faire plus que de donner de l’argent : proposer aux victimes qui le souhaitent de les écouter et de les accompagner : il faut être prêt à leur donner aussi du temps.

Cela pose, de plus, des problèmes juridiques. Car pour s’en tenir à la seule loi civile, une association diocésaine qui fonctionne selon les modalités de la loi de 1905 ne peut utiliser ses fonds que pour le fonctionnement du culte au sens large. Aussi faut-il souhaiter qu’il y ait eu accord entre l’Église et l’État pour que tout se passe dans le cadre de la loi.

Il est intéressant, enfin, de souligner un point : à ce jour, la commission d’indemnisations (malgré sa « publicité » constante et son « rayonnement médiatique ») a reçu 736 demandes de personnes supposées victimes, sur les 330.000 victimes estimées par la CIASE ! C’est incohérent.

 

G. C. : Dans votre livre d’entretiens intitulé sans détour Le rapport Sauvé : une manipulation ?, vous avez fortement critiqué la méthodologie du rapport CIASE, qui conclut au chiffre de 330.000 victimes, dont 216.000 par des religieux. Vous mettez en cause sa technique des panels, les périodes considérées, son biais idéologique… Pourtant, ce rapport est aujourd’hui la pierre angulaire de toute réflexion sur le sujet. Pour ainsi dire un nouveau dogme de foi. Ne vous sentez-vous pas un peu seuls ? 

M. V. et Y. P. : Nous l’avons critiqué en effet. Rappelons les points que vous soulevez.

Les chiffres, tout d’abord, qui ont été la base de la communication du rapport. Nous démontrons que les méthodes ne tiennent pas debout et que les chiffres n’ont aucune consistance. Plus d’un statisticien de premier plan a tiré la sonnette d'alarme sur les défaillances méthodologiques évidentes de l'étude en question. Les mots de Paul Deheuvels (membre de l'Institut et de l'Académie des sciences, personnalité mondialement reconnue), dans la préface du livre, sont en ce sens sans appel : « J'ai été surpris par la multitude d'approximations et d'erreurs méthodologiques présentes dans ce sondage, et en ai tiré la conclusion qu'il manquait de crédibilité. » Quelques membres de l’Académie catholique, et non des moindres, pensent de même, nous ne nous sentons donc pas seuls.

Vous utilisez les expressions « nouveau dogme de la foi » et « pierre angulaire ». En effet, et malheureusement, c’est ainsi que certains l’ont reçu. Si, de fait, on trouve dans ce rapport des éléments utiles, il contient également des considérations d’ordre doctrinal qui dépassent largement le cadre de l’enquête demandée et des biais idéologiques inacceptables.

Sur les périodes considérées, il aurait fallu éviter l’anachronisme fondamental qui irrigue l'ensemble du dossier : si l'on souhaite parler de dimension « systémique », c'est bien à l'ensemble de la société et des institutions d’une époque bien délimitée que cet adjectif est appelé à s'appliquer.

Le lui-même, lorsqu'il a été interrogé sur la CIASE, a d'ailleurs pris le soin de rappeler que :

« Quand on fait ce genre d'étude, nous devons être attentifs à l'interprétation que l'on en fait. Quand on le fait sur un temps si long, il y a le risque de confondre la façon de comprendre les problèmes d’il y a soixante-dix ans avec celle d’aujourd’hui. Je veux dire simplement ceci : par principe, une situation doit toujours être interprétée avec l’herméneutique de l’époque, pas de la nôtre. »

Revenons à votre question, si « nous ne nous sentons pas seuls » : certes, un certain nombre de ont commis une faute professionnelle et morale. Autant ils ont encensé sans discernement ce rapport, sans l’avoir lu ni étudié, autant ils ont réagi par un déni presque autistique et par l’omerta médiatique dès lors que ses faiblesses ont été mises en lumière.

Mais vous seriez sidérée de constater le nombre de personnes – et souvent éminentes ! - qui nous soutiennent, en France et ailleurs, qui nous témoignent avoir « dévoré » notre ouvrage et nous envoient des messages très élogieux pour nous féliciter de ce travail.

 

G. C. : Vous voyez dans ce rapport une attaque globale de l’Église, rendue responsable, aux yeux du monde, de façon systémique. Comment cette question terrible - que l’on ne pouvait pourtant pas laisser plus longtemps sous le boisseau - aurait-elle dû être abordée selon vous ?

M. V. et Y. P. : Nous l’avons souligné à maintes reprises : il était nécessaire que cette question terrible soit traitée. Encore eût-il fallu que celle-ci soit traitée de manière sereine, comme doit l’être tout acte de justice, et sans parti pris.

Saluons en cela la perspicacité des évêques espagnols qui ont souligné que, tout en s’engageant dans une entière coopération avec la justice civile du pays, il était hors de question qu’ils servent de bouc émissaire à l’ensemble de la société espagnole. Ils souhaitent aussi, par souci pour les victimes, une enquête sur l’ensemble de la société.

D’ailleurs, un certain nombre d’évêques français auraient souhaité que l’enquête portât sur vingt à trente ans, ce qui aurait permis, dans l’intérêt des victimes, d’étudier des cas concrets au sein d’une Église qui avait pris des positions claires, et surtout des mesures fortes (à partir des années 1990), afin de pouvoir y apporter des solutions adéquates. Cela aurait permis de se fonder sur des dossiers réels, non sur des sondages très peu fiables, artificiellement gonflés et extrapolés qui ont totalement biaisé notre perception du phénomène.

La Conférence des évêques d’Italie en a aussi retenu les leçons et s’est orientée dans cette direction. Ce qui fait écrire à Madame de Gaulmyn, dans La Croix du 24/5/2022, « que jusqu’ici, sur les abus sexuels, l’Église italienne fait de la résistance […] Pour les prélats italiens, la méthode Sauvé fait donc office de chiffon rouge. Influents encore à la Curie, ils ont tout fait pour que les membres de la commission française ne soient pas reçus par le pape. » Nous nous élevons avec force contre ces deux allégations injurieuses, tant pour les évêques italiens que pour le Saint-Père. Émettre des réserves sur la « méthode Sauvé » ne signifie en aucun cas vouloir passer sous silence les abus sexuels dans l’Église, et c’est donner une fausse image du que de l’imaginer manipulé par qui que ce soit.

Citons ici le cardinal Zuppi, nouveau président de la Conférence épiscopale italienne : « Nous ne voulons pas nous disputer, nous ne voulons pas nous écarter du sujet. […] Il s’agit d’une chose sérieuse, réelle qui ne laisse pas de place à la controverse comme cela s’est produit, par exemple, en France avec les travaux de la commission qui ont donné lieu à des "discussions approfondies. »

Car après « l’aventure française », le cardinal avait pris connaissance des rapports de spécialistes de statistiques et de l’Académie catholique. Il veut se baser sur des dossiers, non sur des sondages. Le journal Golias a raison d’écrire que ces crimes demandent plus qu’une étude, mais une enquête devant déboucher sur des actions concrètes.

 

* Le père Michel Viot, qui fut évêque luthérien de et ancien dignitaire de la Grande Loge nationale française, seule obédience maçonnique régulière en France, fonctions abandonnées depuis 2000 et 2001, est membre de la pastorale diocésaine des funérailles du diocèse de Paris et prêtre coopérateur à Notre-Dame de Lourdes.

Yohan Picquart, écrivain et professeur de lettres, a publié de nombreux ouvrages consacrés aux questions spirituelles et religieuses, dont plusieurs livres-entretiens avec d’éminentes personnalités du monde ecclésiastique, tels Henri Madelin ou le cardinal Albert Vanhoye.

Paul Deheuvels, membre de l’Institut (Académie des sciences), a publié plus de 160 articles scientifiques et dirigé plus d’une centaine de thèses. Membre étranger de la Real Academia de Ciencias de Madrid et de plusieurs instituts de renommée internationale, il a enseigné à l’université Columbia de New York et est actuellement professeur émérite à la Sorbonne (Sorbonne Université).

10132 vues

31 juillet 2022

VOS COMMENTAIRES

BVoltaire.fr vous offre la possibilité de réagir à ses articles (excepté les brèves) sur une période de 5 jours. Toutefois, nous vous demandons de respecter certaines règles :

  • Pas de commentaires excessifs, inutiles ou hors-sujet (publicité ou autres).
  • Pas de commentaires insultants. La critique doit obéir aux règles de la courtoisie.
  • Pas de commentaires en majuscule.
  • L’utilisation excessive de ponctuations comme les points d’exclamation ou les points de suspension rendent la lecture difficile pour les autres utilisateurs, merci de ne pas en abuser !

Pas encore de compte, inscrivez-vous gratuitement sur bvoltaire.fr

La possibilité d'ajouter de nouveaux commentaires a été désactivée.