[ENTRETIEN] « Le cordon sanitaire anti-RN s’est élevé à l’échelle européenne »

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Essayiste et professeur d'histoire contemporaine et sciences politiques à Budapest, Thibaud Gibelin est spécialisé dans les relations entre la Hongrie et l'Union européenne. En 2020, il publie l’ouvrage Pourquoi Viktor Orbán joue et gagne : Résurgence de l'Europe centrale. Pour BV, il analyse le nouveau rapport de force qui s'établit au Parlement européen.

 

Gabriel Decroix. À l’issue des résultats des législatives, Jordan Bardella a été nommé, ce lundi 8 juillet, à la tête du groupe « Les Patriotes pour l’Europe », imaginé par le Premier ministre hongrois Viktor Orbán, composé de 84 sièges et où le RN y est largement représenté, avec 30 députés. Il gagne 24 alliés par rapport à la coalition ID dont il était issu. Est-ce une consolation pour Bardella, qui aurait pu devenir Premier ministre ?

Thibaud Gibelin. Je crois qu’il faut distinguer la politique nationale et européenne. Bien sûr, si le RN avait triomphé aux législatives, les choses se seraient faites autrement. On peut penser que le ralliement du RN uniquement après les législatives avait été pensé en ce sens. Il s’agissait de donner sa juste place à Jordan Bardella ou à un autre cadre du RN selon les obligations législatives et exécutives que devrait assumer en France le RN. Au niveau européen, Bardella a une expérience d’eurodéputé depuis 2019, et vous précisiez qu’avec 30 députés, la France se taille la part du lion dans ce groupe politique. Que la présidence échoie à Jordan Bardella ou à quelqu’un du RN est, somme toute, assez logique. Cela permet de lui donner une stature politique internationale, en attendant de meilleurs résultats lors de prochaines échéances législatives en France.

 

G. D. L’officialisation de cette alliance intervient au moment où Orbán est allé rendre visite à Vladimir Poutine, à la veille d'un sommet de l'OTAN portant sur l'engagement auprès de Kiev. Par ailleurs, le vice-président du groupe, le général italien Roberto Vannacci, avait fait parler de lui après la publication d’un pamphlet considéré comme homophobe et xénophobe. Cette alliance ne vient-elle pas compromettre le processus de normalisation du RN ?

T. G. Il faut distinguer plusieurs choses. Viktor Orbán a pris la tête de la présidence tournante de l’UE le 1er juillet, et lors de cette première semaine de présidence, il a placé comme priorité absolue la paix pour l’Europe. Il a commencé par aller à Kiev, il a rencontré Volodymyr Zelensky pour entendre ce qu’a à dire la partie ukrainienne, la première concernée. Ce n’est qu’ensuite qu’il est allé à Moscou, non pour servir les intérêts de Poutine, pas plus qu’il n’est allé à Kiev pour servir les intérêts de l’Ukraine ou de Zelensky. Il y est allé pour être un médiateur de paix au service des pays européens et de l’UE, et, en premier chef, au service de la Hongrie. Il faut remettre les choses d’aplomb, il n’y a pas d’orientation pro-russe de la part de la Hongrie.

Viktor Orbán a ensuite continué sa mission au sein du Conseil des pays turcs, puisque ces pays sont souvent des intermédiaires entre l’Ukraine et la Russie. Il s’agit principalement de la Turquie, membre de l’OTAN mais qui a conservé des relations normales avec la Russie. Par ailleurs, Orbán a été reçu par Xi Jinping en Chine, pour mettre la puissance diplomatique chinoise au service de la paix, qui, elle-même, est au service de l’Europe. Et maintenant, Orbán est arrivé aux États-Unis, au Sommet de l’OTAN, pour réaffirmer la vocation de l’OTAN qui est d’être une alliance défensive et non pas une machine à faire des guerres. Ensuite, le vice-président, Roberto Vannacci, est membre de la Lega, qui fait partie de la coalition au pouvoir en Italie dirigée par Giorgia Meloni. Le parti était déjà associé au RN depuis 2014. Leur coopération à l’échelle européenne ne fait que se poursuivre au sein des « Patriotes pour l’Europe ».

G. D. « Les Patriotes pour l’Europe » constituent la troisième force au Parlement, derrière le PPE et les sociaux-démocrates. Pourtant, il est annoncé qu’ils seront exclus de l’action législative et des postes clefs à cause du cordon sanitaire. Quelles sont vos espérances par rapport à la plénière constitutive à Strasbourg, la semaine prochaine, où seront désignés les responsables ?

T. G. Le phénomène du cordon sanitaire, inspiré du manichéisme politique français à l’endroit du FN puis du RN, s’est élevé à l’échelle européenne. Il traite de moutons noirs les souverainistes qui ont commencé à former un groupe patriote en 2014, à la suite d’une première poussée du mouvement nationaliste au niveau européen. Ce clivage commence à s’atténuer, mais il est évident qu’en termes de vice-présidence du Parlement et pour les attributions des présidences de commissions parlementaires, ce sera une rude compétition. L’on peut penser que la majorité absolue fonctionne au Parlement avec le bloc central composé du PPE, du PSE et de Renew.

Si nécessaire, ces partis trouveront une profondeur stratégique, avec les autres partis de gauche, comme cela s’est joué aux élections législatives en France. L’enjeu des Patriotes pour l’Europe est donc de penser cette stratégie de conquête de l’Europe sur le long terme. Clairement, le but de Viktor Orbán est de commencer ce groupe avec trois partis aux trajectoires politiques très différentes (le Fidesz hongrois, le parti tchèque ANO et le FPÖ autrichien), puis d’attirer, au fur et à mesure de la gauchisation du PPE, des délégations nationales qui ne se sentiront plus chez elles.

Cet article a été mis à jour pour la dernière fois le 10/07/2024 à 23:56.
Gabriel Decroix
Gabriel Decroix
Étudiant journaliste

Vos commentaires

12 commentaires

  1. Espérons qu’il sera efficace, car tout se joue au niveau de l’Europe !!! depuis 2019 alors qu’il avait déjà fait un bon score, un absentéisme avéré qui faisait qu’au Parlement européen on l’appelait « Bard n’est pas là » mais réfléchisez si le RN avait un programme qui tenait la route, s’ils avaient virer certains candidats litigieux, s’ils n’avaient pas parlé de la double nationalité et que Mr Bardella s’était un peu plus déplacé en Province, ne croyez vous pas que le résultat aurait été meilleur ? Mais demandez vous pourquoi MLP n’a pas voulu conclure un accord avec Reconquête, on ne parle pas trop de la trahison de la petite Marion tiens tiens !! Mettez vous bien dans la tête que MLP devrait présenter un autre candidat pour 2027 et pas ce jeune Bardella très sympathique intelligent mais sans niveau suffisant pour une tâche pareille, un qui tienne la route vraiment car tant qu’elle sera là elle fera perdre le RN !!!

  2. Même si ce nouveau parti européen ‘les Patriotes’ n’arrive en nombre que derrière le PPE et les Socio-Démocrates, en raison de la règle de l’unanimité requise pour les décisions à force éxécutoire de l’U.E, cette formation pourra constituer la minorité de blocage souhaitable dans des domaines essentiels tels que la politique migratoire ..!!

  3. Ils ont formés un cordon sanitaire autour des Patriotes, c’est à dire ceux qui sont pour une U.E. administrative au service des Nations de l’U.E., et non pour Leur Empire maçonnique mondialiste sans frontière, arrimés à l’U.S. décadent, et qui profite de l’U.E….
    Les Empires au cours des siècles voire des millénaires sont destinés à se dissoudre, éclater, ou à être en guerre, s’équiper en permanence.
    Ils ont choisit….et la majorité met le masque !

  4. Merci ORBAN ! Président en 2022 à la place du Macron, il aurait pu obtenir une négociation ce qui aurait éviter des centaines de milliers de morts, comme avait su le faire SARKOZY, lui aussi Président au moment de la crise en Géorgie (il a parfois fait de bonnes choses…).

  5. Il semble que la « belle europe » (du Jupiter déchu) soit plus prompte à faire la guerre que la paix…
    Dans ce paysage politique tout le monde voit bien de quel côté est le sectarisme de tous ces gens qui ont peur de perdre leurs privilèges et que d’autres viennent mettre leur nez dans un fonctionnement nébuleux…

  6. Il serait temps que le chancelier allemand olaf scholz, dont le pays s’est funestement illustré dans les années 40 arrête de donner des leçons à la France en général et au RN en particulier ! Nous n’avons pas de leçon des germains qui sont loin d’être nos « cousins » à recevoir

    • vous avez raison mais Olaf Scholz est le poulain de Angela Merkel…. ( qui était plus subtile), et le rappel aux funestes années du nazisme ne résume pas l’Allemagne et les Allemands dans leur globalité non plus – l’excès est néfaste ou qu’il se manifeste !

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