Les Américains et les Iraniens forment, finalement, un vieux couple, même si pétri de rancœurs. La destitution, en 1953, du Premier ministre nationaliste et laïc Mohammad Mossadegh et son remplacement par le chah d’Iran, lors d’un putsch fomenté par la CIA, demeure une cicatrice vivace. Au même titre que la prise en otage de l’ambassade américaine à Téhéran, en 1979, lors de la révolution khomeyniste, est une indélébile humiliation pour la Maison-Blanche. Coup d’État contre coup d’éclat, en quelque sorte.

Aujourd’hui, l’Iran, qui se veut fer de lance de la résistance à l’impérialisme américain en cette région du monde, voit son agenda politique étroitement imbriqué avec celui des USA, sachant que la passation de pouvoir du 20 janvier prochain entre Donald Trump et Joe Biden ne sera pas sans incidences pour ces deux pays. Étranges ironies de l’Histoire…

Certes, Donald Trump est sorti en 2018 du traité sur le iranien, mettant le régime de l’ayatollah Khamenei en fâcheuse posture ; mais c’est également le même qui refuse une guerre ouverte contre Téhéran, alors que Saoudiens, Israéliens et néo-conservateurs américains font le siège du Bureau ovale. En revanche, c’est néanmoins lui qui fait assassiner le général Qassem Soleimani en janvier 2020. Le chef de la Force Al-Qods est, avec la Russie, l’un des principaux artisans de la défaite de Daech ; curieuse manière de lutter contre le terrorisme islamiste. Un an plus tard, l’homme est fêté en héros national en son pays.

Alors, théâtre d’ombres ou jeu de dupes ? Interrogé par TV5 Monde, Clément Therme, ancien de l’IFRI (Institut français des relations internationales), met les pieds dans le plat, au moment où Téhéran annonce qu’il entend enrichir son uranium à hauteur de 20 %, contre les 3,27 % qui lui étaient jusque alors autorisés : « L’alarmisme des médias et des milieux occidentaux est totalement déplacé. […] De manière générale, il y a davantage de Français qui pensent que l’Iran possède la bombe, alors qu’elle ne l’a pas, que de Français qui savent qu’Israël en est détentrice. »

Pour Antoine Ajoury, journaliste du quotidien beyrouthin de référence, L’Orient-Le Jour, Téhéran, malgré d’indéniables succès – influence grandissante en Irak et Syrie, position toujours prépondérante au Liban –, serait actuellement sur la défensive : « Durant toute l’année écoulée, l’Iran a fait profil bas dans la région, malgré les provocations américaines et israéliennes. »

Il est un fait qu’entre-temps, Donald Trump a changé la donne en poussant au rapprochement d’Israël avec l’Arabie saoudite et les émirats du Golfe, contribuant ainsi à réduire la marge de manœuvre de l’Iran et à renforcer le front commun contre lui. Un Iran d’autant plus dans l’embarras qu’il se prépare, lui aussi, aux échéances présidentielles de 2021, contingences démocratiques dont ne s’embarrassent guère les nouveaux alliés de l’État hébreu.

Pourtant, si la situation est complexe aux USA, que ce soit au sein des démocrates comme des républicains – même Donald Trump a dû lutter contre les faucons de sa propre administration –, les luttes internes du pouvoir iranien ne sont pas que vue de l’esprit. Le président « modéré » Hassan Rohani est empêché par la Constitution de briguer un troisième mandat, tandis que les Gardiens de la révolution, de tendance plus « radicale », viennent de faire élire l’un des leurs, Mohammed Ghalibaf, à la présidence du Parlement. Quant à l’ayatollah Khameini, physiquement très affaibli, il s’est toujours, et ce, non sans raison, défié des promesses américaines.

Voilà qui pourrait expliquer cet enrichissement d’uranium à 20 %. Car en faisant monter les enchères sur ce seul sujet, le pouvoir en place tente d’empêcher ses futurs interlocuteurs d’aborder ces autres dossiers que sont programme balistique et consolidation de l’axe chiite Téhéran-Bagdad-Damas-Beyrouth. Joe Biden va devoir apprendre à jouer aux échecs, ce jeu jadis inventé par les Perses. Et se rendre compte que, dans un vieux couple, on se connaît mieux que bien.

4 janvier 2021

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