Des Who à Dimitri Casali en passant par Michel Berger : l’épopée de l’opéra rock

Les gauchistes détestent Historock, s’alarmant de le voir emplir des salles de plus en plus grandes devant un public de plus en plus nombreux. Il y a vraiment des gens qui ont la haine du bonheur.
Capture d'écran YT Historock
Capture d'écran YT Historock

À la traditionnelle question agitant les cours de récréation du siècle dernier et consistant à départager les sectateurs des Beatles ou des Rolling Stones, certains esprits taquins – dont l’auteur de ces lignes – préféraient répondre : « Je suis Who. » On avait les batailles d’Hernani qu’on pouvait. Il est vrai que ce quatuor n’est pas tout à fait comme les autres. Pete Townshend, le guitariste aux prétentions intellectuelles parfois fumeuses. Roger Daltrey, le chanteur rageur pour qui le rock est la seule façon d’échapper à l’usine. John Entwistle, l’impassible et virtuose bassiste. Keith Moon, le batteur fou. À ce jour, seuls les deux premiers sont encore en activité, les deux autres ayant rendu l’âme pour cause de ces substances si courues dans le show-biz.

De ce trio d’alors, les Who sont les mal-aimés. En moins de dix ans d’existence, les Beatles ont tout bouleversé, gravant à eux seuls la musique populaire à venir. Moins ambitieux, les Rolling Stones se contentent d’usiner un blues-rock sans prétention, même si les éclairs de génie sont souvent au rendez-vous. Bref, les Beatles inventent et les Stones recyclent. Et les Who ? Dans un hors-série consacré par nos confrères de Rock & Folk et publié en collaboration avec leurs collègues du magazine anglais Uncut, Peter Townshend en dit plus dans la préface qu’il a bien voulu rédiger : « Les Who n’ont pas fait beaucoup d’albums, compte tenu du nombre d’années passées sur la planète. Nous enregistrons depuis 1964. Mais nos albums exceptionnels sont très rares. » Voilà qui vaut pour nombre de ses collègues, mais qui n’ont pas tous la même lucidité, la même humilité.

Et les Who donnent naissance à l’opéra rock…

Mais revenons-en plutôt à l’année 1966. Tel que dit plus haut, les Who peinent à se frayer un chemin entre Stones et Beatles. Un événement va néanmoins bouleverser la donne : l’arrivée du 33-tours. Autrefois, tout était dit sur un 45-tours. Une chanson par face, et hop ! Là, il y a désormais plus de place et Pete Townshend prend vite la sienne, avec A Quick One, While He’s Away, mini opéra d’à peine plus de neuf minutes. Le résultat n’est pas ce qu’ils ont fait de mieux et ne casserait même pas trois pattes à un zébu ; mais au moins ont-ils bouleversé le rock d’alors. Dans un registre presque similaire, les « concept albums », sur lesquels les chansons s’enchaînent en tentant de suivre une histoire souvent brinquebalante, louchent eux aussi du côté de l’opéra rock. Pour le meilleur avec King Crimson et son somptueux In the Court of The Crimson King, Pink Floyd avec The Dark Side of the Moon. Et le pire avec Ange, le groupe préféré des professeurs encartés au PSU, dont la seule utilité manifeste doit consister à être passée en boucle dans les cellules de Guantánamo : au bout de vingt minutes, l’islamiste de Daech avoue qu’il est sioniste ; c’est dire l’efficacité du savoir-faire français. Et que dire des Anglais de Yes, aussi digestes qu’un gigot à la menthe mariné dans une bouche d’égout ? « No », évidemment.

Plus sérieusement, les Who récidivent avec leur grande œuvre, Tommy, en 1969. L’histoire est parfaitement inepte : un attardé mental, sourd, muet et aveugle, devient un champion de flipper et gourou à l’insu de son plein gré. Peu importe, car les hymnes sont au rendez-vous. Pinball Wizard, I’m Free et, surtout, See Me, Feel Me/Listening To You, chanson qui, la même année, tutoie les anges au festival de Woodstock.

La mode est lancée. Jesus Christ Superstar, signé par le duo anglais Tim Rice/Andrew Lloyd Webber, auquel on devra plus tard le triomphe du genre, Evita, consacré à la veuve du président argentin Juan Perón, est un triomphe qui touche la France, grâce à son adaptation signée Pierre Delanoë. Dans le même temps, Hair, autre opéra rock, de James Rado et Gerome Ragni, s’invite en nos contrées. Dans sa version française, Julien Clerc et Gérard Lenorman y font leurs premiers pas dans le métier, service trois pièces au vent et fesses à l’air. Bref, c’est Hair.

En 1975, Tommy est adapté au cinéma par Ken Russell, metteur en scène passablement dément. Le film l’est tout autant. Nul ou génial ? On ne saurait dire. Mais la musique emporte le morceau, surtout cette interprétation de Pinball Wizard par Elton John, juché sur des Doc Martens d’à peu près deux mètres de haut. Dans le registre grandiloquent, personne n’a jamais fait mieux depuis. Ou pire, c’est selon.

En 1979, le Québécois Luc Plamondon et le Français Michel Berger reprennent l’avantage. On ne gobe plus tout cru ce qui nous vient des Anglo-Saxons, on les défie sur leur propre terrain et on fait Starmania. Et là, carton plein. Dans Tommy, les Who alignent trois tubes. Le duo Plamondon-Berger, pas loin de dix, dont Quand on arrive en ville, Le Blues du businessman, Les uns contre les autres, Le monde est stone, La Chanson de Ziggy, Besoin d’amour. Mieux : cet opéra rock francophone lance les carrières de Daniel Balavoine, Fabienne Thibeault et Diane Dufresne tout en relançant celle de Nanette Workman, diva splendide pour laquelle Johnny Hallyday a failli divorcer de Sylvie Vartan.

Le succès d'Historock

Il y aura ensuite la vague des comédies musicales, sorte d’opérettes rock, dont Notre-Dame de Paris demeure la plus fameuse. Et aujourd’hui, si Pete Townshend et Roger Daltrey, pionniers du genre, continuent de donner des concerts, la relève franco-française ne courbe pas plus l’échine que la tête. D’où le succès d’Historock, collectif fondé par l’essayiste Dimitri Casali dont le slogan est plus que parlant : « L’Histoire de France ne s’apprend pas par cœur, elle s’apprend par le cœur. » Le concept n’est pas nouveau, sachant qu’en 1973, un spectacle intitulé La Révolution française débarquait déjà sur les planches. Parmi ses interprètes, le chanteur Antoine en Napoléon, le jeune Alain Bashung en Robespierre, sans oublier les Charlots et Martin Circus, préposés à l’accompagnement musical. Du lourd. À ces ancêtres comparés, Historock n’a pas à rougir. Il y a de l’Histoire et beaucoup de rock, avec mentions spéciales aux guitaristes dont les « power chords » ne sont pas sans rappeler ceux de Pete Townshend dans Won't Get Fooled Again, chanson en forme de cri d’alerte contre les idéologies du moment, le gauchisme ambiant au premier plan.

Notons que les tenants de ce dernier détestent Historock, s’alarmant de le voir emplir des salles de plus en plus grandes devant un public de plus en plus nombreux. Il y a vraiment des gens qui ont la haine du bonheur. Oui, les musiciens d’Historock jouent en habits de mousquetaires et de croisés, en cols dentelles et collants. Et alors ? Les musiciens de Kiss ne sont pas moins déguisés. Historock chante à la fois les rois et le Front populaire, la France des gueux et celle des seigneurs. C’est bien son droit. Et en plus, leurs chansons sont souvent bonnes. De Tommy à Historock, de Pete Townshend à Dimitri Casali, la boucle est bouclée et la transmission assurée. Que demande le peuple ?

 

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Nicolas Gauthier
Journaliste à BV, écrivain

Vos commentaires

14 commentaires

  1. J’en profite pour conseiller l’opéra Rock des Who intitulé Quadrophenia qui raconte le combat des rockers contre les mods. Musique géniale.
    Sinon il faut écouter les tubes des Who période Swinging London : My Generation, Run Run Run, The Ox, Magic Bus. Je conseille vivement la version de Magic Bus de Leeds en 1970 que l’on peut trouver sur Youtube. Du délire à l’état pur !

  2. Vous avez oublié le monumental Joe’s Garage de Zappa opéra en 3 actes/LP de Zappa avec une floppée de hits : Joe’s Garage, Crew Slut, Lucille has Messed my Mind, Outside now, Stick it out, Packard Goose et surtout Waterlelon in Easter Hay testament guitaristique de Zappa.

  3. Enfin du Rock chanté en français.
    On a de plus en plus souvent l’impression d’être envahis par les EU, même dans les grandes surfaces (et même chez mon coiffeur!). Tout est chanté en anglais.
    Comme quoi, on peut chanter du rock en français, et ce, en racontant l’histoire de France..
    Bravo les gars (et les femmes)

  4. Les Who à Fréjus en 1980, meilleur concert auquel il m’ait été donné d’assister. Juste après celui de Peter Gabriel durant sa tournée Secret World. Sinon, concernant Floyd, bizarre que notre ami Nicolas nous cite « The dark side of the moon » comme album-concept et pas « the wall »…Etonnant aussi que parmi les précurseurs de l’idée ait été omise la bouffonnerie « O! Calcutta ! » enregistrée par la troupe de Broadway en 1969.

  5. Bel article, merci M Gauthier … je me permets de rajouter à ce bel hommage à Tommy que d’autres gest stars du film ont également réalisé des performances admirables comme celle de Tina Turner ou Eric Clapton : à revoir et réécouter !

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