Emmanuel Razavi est grand reporter et directeur de la rédaction du site d’information GlobalGeoNews.com. Il est spécialiste du golfe Persique, où il a vécu plusieurs années, auteur de plusieurs livres et documentaires sur le sujet. Il vient de publier, avec le géopolitologue Alexandre del Valle, Le Projet – La stratégie de conquête et d’infiltration des Frères musulmans en France et dans le monde (Éditions de l’Artilleur).

Avec un peu de recul, comment qualifiez-vous ce bras de fer entre Trump et l’Iran ?

Celui-ci trouve son origine en 2018, lors du retrait unilatéral des États-Unis de l’accord de 2015 sur le programme nucléaire iranien, que le président américain avait, à l’époque, qualifié de désastreux. Cet accord, qui obligeait les Iraniens à réduire leur programme nucléaire, avait été signé par la France, la Russie, la Grande-Bretagne, la Chine et l’Allemagne. La contrepartie, c’est qu’il devait permettre à l’Iran d’obtenir la levée progressive d’une partie des sanctions internationales à son encontre. Cette rupture a changé la donne et crispé – à raison – les Iraniens, qui ont riposté en jouant avec le feu. En prenant d’assaut l’ambassade américaine à Bagdad, ils ont, par exemple, franchi une limite inacceptable pour Trump.

Est-on en train d’assister à la fin de l’escalade ou cela n’est-il qu’un début ?

Je crois que c’est plus complexe, et que la réponse est sans doute à mi-chemin entre les deux. Nous assistons, en fait, au début d’un nouvel acte entre les deux pays. Il y a, d’une part, la réaction « officielle » de l’Iran, qui a riposté à l’assassinat ciblé du général Soleimani par les États-Unis en tirant une douzaine de missiles, dans la nuit du 7 au 8 janvier, sur deux bases américaines en Irak, et, d’autre part, une apparente volonté d’apaisement de Trump qui considère, au lendemain de ces événements, avoir fait ce qu’il fallait et que, quelque part, la riposte iranienne est « acceptable ».

Mais il ne faut pas se leurrer. Les Gardiens de la révolution, dont Soleimani était l’une des figures les plus importantes, n’en resteront pas là. Depuis 1979, ils ont étendu leur influence dans toute une partie du Moyen-Orient. L’Iran a ainsi mis en place son « arc chiite » au Liban, en Irak, en Syrie et au Yémen. Les « supplétifs » comme les espaces de réaction ne leur manquent donc pas pour porter des coups durs aux intérêts américains ou à ceux de leurs alliés dans la région, mais sous une forme asymétrique. Dans le même temps, il y aura des discussions entre les diplomaties. Car l’Iran n’a pas le choix. Le régime est trop affaibli.

Quels enjeux pour les deux belligérants ? Le nucléaire iranien ? Le pétrole ?

Il y a, bien sûr, l’enjeu du programme nucléaire iranien, comme celui du pétrole. L’enjeu régional pour la stabilité de la région du golfe Persique est aussi très important à prendre en compte. La sécurisation du détroit d’Ormuz – dont l’accès est contrôlé par Oman et l’Iran – qui permet le flux d’hydrocarbures entre les producteurs de la région et l’occident ou l’Asie représente un enjeu stratégique et économique majeur.

On a l’impression que les médias occidentaux se sont parfois contentés de pointer « la folie » de Donald Trump. Quel regard portez-vous sur la politique étrangère du président américain ?

Trump est disruptif. Mais il a assurément une stratégie, qui consiste à pousser les Iraniens à la négociation, en leur fixant des lignes rouges à ne pas franchir. Il veut voir une évolution du régime – à défaut d’un regime change, dont il n’est pas forcément adepte -, mais sans prendre le risque d’une guerre. La façon dont il s’y prend peut avoir des répercussions importantes. Dans cette région, la moindre étincelle peut, en effet, conduire à l’embrasement. Il sait, cependant, que l’Iran est affaibli sur le plan intérieur, par la conjonction d’une crise économique et d’une contestation sociale sans précédent. L’Iran est, bien sûr, un grand pays, mais à bout de souffle, qui ne tient que par la force de ses institutions et d’un arsenal sécuritaire et répressif tenu par les Gardiens de la révolution. Il a conscience qu’une partie des Iraniens est à bout, qu’elle n’est plus dupe de la corruption de ce régime, et il sait que la jeunesse iranienne est désireuse de changement et d’ouverture avec l’Occident. Si l’on écoute certains de ses discours, il distingue d’ailleurs le peuple iranien du régime en place. Et, de ce point de vue, il a raison. Car contrairement à ce qui a été parfois raconté dans les médias, tout le monde n’a pas pleuré la mort de Soleimani en Iran, bien au contraire. Dans ce contexte, Trump pense probablement qu’à terme, les Iraniens n’auront pas d’autre choix que d’ouvrir des fenêtres de dialogue.