Editoriaux - 15 janvier 2020

Doublepatte et Patachon

aime parsemer son discours de mots un tantinet décalés, démodés, un peu vieille France. On a tous ses coquetteries. On se souvient de sa poudre de perlimpinpin jetée à la figure de Marine Le Pen lors du débat de l’entre-deux-tours. Cela avait eu son petit effet. Puis il y eut l’adjectif « croquignolesque », lancé lors d’une interview avec Anne-Claire Coudray, Gilles Bouleau et David Pujadas, en octobre 2017. Comme pour rimer avec le désormais historique « abracadabrantesque » de Jacques Chirac. Histoire aussi, peut-être, de montrer qu’il est capable d’employer un autre vocabulaire que celui utilisé par les actionnaires de la start-up nation.

Cette fois-ci, ce n’est ni un politique ni un journaliste qui a eu droit à une escapade en désuétude, mais un Français « lambda » de Pau ou d’à côté, en l’occurrence un professeur (un « enseignant gréviste », selon Le Parisien). Ce dernier, béret basque vissé sur la tête (signe, peut-être, de son insoumission ?), dans une discussion vive sur la réforme des retraites, interpelle le Président sur la Légion d’honneur du président de BlackRock. Réponse d’Emmanuel Macron : « Vous patachonnez dans la tête. Vous mélangez tout, ça n’a rien à voir. » Déjà, le correcteur d’orthographe, qui certes n’est pas infaillible, fait la gueule : connais pas « patachonner » ! Mon dictionnaire de sous Giscard non plus. Ni celui du temps d’Émile Loubet, tout recouvert de poussière (le dictionnaire, pas Loubet). Alors, disons que c’est un néologisme tiré du mot « patachon ». Même si on emploie de moins en moins l’expression « avoir une vie de patachon », admettons que ça parle encore à certains. Cabaret, champagne, couché à des points d’heure et tutti quanti… Le regretté Philippe Clay interpréta, au début des années 60, un « chef-d’œuvre » justement intitulé « La Vie de patachon » : « Bonsoir, j’m’appelle Suzy, mais pour vous, c’est Zizi… » Un chef-d’œuvre, vous dis-je. Chagrin d’amour, dans les années 80, fit mieux avec « Chacun fait (c’qui lui plaît) » en matière de vie de patachon. Mais nous divaguons, nous nous éloignons du sujet. Bref, nous patachonnons. Car c’est en gros ce qu’aurait voulu dire le Président. « L’enseignant belliqueux “mélangeait beaucoup de choses”, “zigzaguait en quelque sorte dans sa tête” », nous explique une sémiologue dans Le Parisien. En clair, « c’est le bordel dans votre tête sous votre béret basque, cher Monsieur ». Patachonner est plus joli, faut reconnaître.

Mais, au fait, c’est quoi, un patachon ? Au XIXe siècle, c’était le conducteur d’une sorte de diligence, appelée patache. Le patachier, lui, était le propriétaire, l’exploitant de la voiture. Et les patachons avaient la réputation de mener une vie de débauche : une fille, non pas dans chaque port, mais à chaque étape. Le vrai du faux, dans tout ça ? Et plus anciennement, on appelait pataches des barcasses légères utilisées au service des navires. Cela pouvait être aussi des bateaux fluviaux à fond plat. C’est sans doute de là que le hameau de la Patache, un village de mariniers, au bord de la Loire, près de Nantes, tire son nom.

Évidemment, on ne peut pas terminer ce billet sans évoquer Doublepatte et Patachon, ce duo comique du cinéma muet. Patachon était petit, malin et poussait ce grand dadais de Doublepatte à faire des bêtises. Frédéric Dard aimait à comparer les fidèles acolytes du commissaire San Antonio à ces deux personnages : « J’aperçois Jérémie Blanc et Béru… Mes bons archers sont fidèles au rendez-vous. Double-Patte et Patachon. Jérémie s’est mis en gandin. Béru porte sa moumoute de travers… »

Mais foin de patachonnage. Au fait, aujourd’hui, qui est Doublepatte, qui est Patachon ?

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