Le confinement était à peine décrété qu’on assista à une véritable éclosion printanière de dénonciations anonymes. On ne se refait pas, diront les sceptiques. Mais c’est peut-être aussi ce qu’on appelle « se réinventer », pour reprendre cette expression qui ne veut rien dire mais qu’affectionne notre Président. En général, la dénonciation ne vient pas de bien loin. Du voisin. Mais, comme en toute chose, rien n’est simple.

Le gentil couple de retraités, qui estime avoir le droit de dormir à trois heures du matin et qui en a marre d’assister à la fiesta du dessus par plafond interposé, chaque jeudi soir, et s’est fait envoyer balader à plusieurs reprises en allant poliment demander que l’on baisse le son, finalement, une belle nuit de pleine lune, décidera de composer le 17. Dénonciation abusive ? Autre cas de figure. Une brave dame appelle la police pour faire constater que le couple du cinquième, dans l’immeuble d’en face, s’exhibe tout nu toute la journée, sans aucune pudeur. La police débarque chez elle, n’ayant sans doute rien d’autre sur le gaz ce jour-là, et regarde par la fenêtre. Mais on ne voit rien, Madame ! D’ici, non, mais de là-bas, croyez-moi, on voit tout. La dame montre alors du doigt le haut de son buffet Henri II. Dénonciation abusive ? Question de point de vue.

Alors, paraît-il, en ces temps de confinement, ça balance pas mal, comme chantait la regrettée France Gall. Un truc qui marche fort, c’est la dénonciation des résidents secondaires. Là aussi, c’est compliqué. Le maire d’une commune montagnarde dénonce collectivement et publiquement ces envahisseurs : « Il y en a quelques-uns et ce sont quelques-uns de trop… Mais pourquoi ils sont là ? Qu’ils restent chez eux, du début à la fin ! » Sauf que ces résidents secondaires sont probablement aussi un peu « chez eux », dans ce village, qu’accessoirement ils payent rubis sur ongle impôt foncier, taxe d’enlèvement des ordures (comme s’ils habitaient toute l’année le chalet…), taxe d’habitation. Leur fera-t-on une ristourne, cette année, s’ils restent « chez eux » ailleurs mais pas ici ?

Et puis, il y a ce maire d’une commune de l’Essonne qui fait placarder, dans les halls d’immeuble, une lettre dans laquelle il invite ses administrés témoins du non-respect du confinement « à le signaler à la police municipale ou nationale afin que les forces de sécurité puissent intervenir dans les meilleurs délais ». Tout de suite, l’opposition s’empare de l’affaire, estime que la ligne rouge est franchie. On ne parle plus de dénonciation et le mot qui fâche est lâché : délation. Ça monte dans les tours (au masculin, pas au féminin, là où la police va rarement), le maire réagit. « Quand vous êtes témoin d’un accident de la route ou d’une attitude qui porte atteinte à la loi ou met en danger une personne, vous appelez les services de police et/ou les pompiers et faites acte de civisme. » Argument qui vaut ce qu’il vaut au plan juridique. Est-on tenu par la loi de dénoncer une infraction à une simple contravention ? Sans doute pas. Mais bon. Néanmoins, ce maire n’a pas tort lorsqu’il s’offusque que l’on galvaude ainsi les mots, notamment en comparant la situation actuelle à celle qui sévissait sous l’Occupation.

Mais puisqu’on en parle, en 1978, Michel Audiard déclarait à Paris Match qu’« il n’y a pas eu dans toute l’Europe occupée de citoyens plus enclins au “balançage” que les französichs ». Il ajoutait : « Délateurs, anonymographes faisant la queue dès potron-minet aux guichets des Kommandanturs, dénonçant les tapeurs de faux tickets, les fraudeurs d’étoiles jaunes ou tout simplement le voisin de palier qui venait de recevoir du jambon d’Auvergne… » Ce que Henri Amouroux, dans sa Grande Histoire des Français sous l’Occupation, appelait « le cancer des âmes ».

La dénonciation, une occupation comme une autre lorsqu’on est confiné.

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