Comme chacun sait, il y a un Bon Dieu pour la fripouille. Sinon, n’aurait pas rendu son ultime vocalise à 82 ans. Le défunt, c’était avant tout une silhouette : rond du bide et court sur pattes, calvitie précoce et couronne de cheveux longs, moustaches gauloises, œil lubrique et enfantin, à la fois cow-boy et diablotin.

Mais c’est aussi l’homme dont la vie chaotique se confond avec celle de la musique américaine des décennies 60 et 70, celles du flower power, du psychédélisme, de la contre-culture, du sexe libre et des substances illicites. À l’instar de tant de ses confrères et consœurs, il voit le jour dans un milieu plus que huppé. Ainsi, son père, Floyd Crosby, est-il l’un des directeurs de la photographie les plus en vue d’Hollywood. Titulaire d’un Oscar™, en 1931, pour Tabou, le dernier film de l’immense Friedrich Wilhelm Murnau (auteur du non moins immense Nosferatu), c’est encore lui qui signe la photo du Train sifflera trois fois (1952), le fameux western de Fred Zinnemann, avec Gary Cooper et Grace Kelly. Bref, le petit David n’est pas né dans le ruisseau.

Dès ses vingt printemps, il flaire l’air du temps et installe ses pénates au Greenwich Village de New York, y côtoyant la crème des musiciens d’alors, dont Bob Dylan. Et, déjà, sa voix aérienne fait la différence. De groupes d’occasion en rencontres de circonstance, il fonde les Byrds tout en frayant avec le Buffalo Springfield, formation entendant réconcilier rock et country. Et c’est lors de ces périples musicaux qu’il fait la connaissance de deux personnes qui compteront ensuite beaucoup dans sa carrière : Stephen Stills et Neil Young. Se lassant vite des reprises de standards en vogue, il impose tôt ses propres compositions qui font merveille.

En 1969, c’est le coup d’essai en forme de coup de maître avec l’album Crosby, Stills and Nash, le troisième compère n’étant autre que l’Anglais Graham Nash, ancien chanteur des Hollies, venu vérifier si l’air de la Californie ne serait pas plus clément que celui de Londres. Un an plus tard survient le chef-d’œuvre final, Déjà vu : Neil Young est de la partie. Le quatuor tutoie des sommets. La grâce est au rendez-vous. La drogue aussi, consommée dans des proportions titanesques, surtout lors de gigantesques tournées des stades où les prestations oscillent entre grandiose et pathétique, selon la quantité de produits absorbés. Le groupe se reformera par la suite de manière erratique, au gré des envies et des problèmes d’impôts de chacun, mais sans retrouver le succès d’antan.

Dans cette infernale dégringolade aux enfers, il y a un sursaut : la publication, en 1971, de son premier album solo, If I Could Only Remember My Name, titre qui en dit long sur son état psychique d’alors. À sa décharge, le disque en question a été enregistré en de funestes circonstances, après la mort de l’amour de sa vie, Christine Hinton, dans un accident de voiture. Véritable cri de désespoir s’envolant vers des cieux dont on ne sait plus s’il les hait ou s'il les chérit, le résultat est renversant de beauté. Compositions toutes plus sublimes les unes que les autres, chœurs cristallins, délicatesse des arrangements : ne signera plus jamais rien d’aussi magistral.

Car après cet opus semblant toquer à la porte du paradis, l’homme sombre plus profond encore dans l’enfer de la drogue. Dans le Dictionnaire du rock de Michka Assayas (Robert Laffont), on lit que « le magazine Spin titre même "La mort de " au plus fort de sa dépendance au crack : il est hirsute, obèse, crasseux, perdant ses dents, couvert de brûlures et d’hématomes, clochardisé, descendant son demi-gramme d’héroïne et ses sept grammes de cocaïne quotidiens ». Traqué par le FBI, il finit par se rendre à la police et demande à être incarcéré pour se désintoxiquer…

Celui qu’on surnomme « le grizzly » finira par s’en sortir, allant jusqu’à remonter sur scène tout en multipliant les collaborations, de Joan Baez à David Gilmour des Pink Floyd, signant même un album hautement recommandable en 2018, Here If You Listen, avant de nous quitter, ce 19 janvier.

Lucide, il écrivait en préambule de ses mémoires, Long Time Gone : « Si vous vous demandez comment on peut être aussi con et survivre quand même, lisez ce qui suit… »

Pour la petite histoire, L’Osservatore Romano publiait, le 14 février 2010, un palmarès des dix meilleurs albums de rock jamais enregistrés. En deuxième position, juste derrière le Revolver des Beatles, figurait If I Could Only Remember My Name. Il est vrai que le vieux satrape y interprétait une bouleversante version du « Carillon de Vendôme », l’un des plus vieux tubes français, créé en 1420 et ode à nos églises ici rebaptisé « Orleans ». Les paroles ? De simples suppliques : « Orléans, Beaugency, Notre-Dame de Cléry, Vendôme. »

Qui veut faire l’ange fait la bête, dit-on. Dans le cas de David Crosby, l’inverse peut aussi être vrai. Qu’il repose – enfin – en paix. Et soit remercié pour toutes les belles choses dont il nous a fait don.

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23 janvier 2023

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4 commentaires

  1. Comme d’autres j’écoutais avec frénésie les grands groupes des années 70 mais j’étais bien jeune. Je ne savais pas que toute cette contre culture allait être la première responsable du drame que nous vivons aujourd’hui. J’ai sans regret tout vendu .

  2. C’est dur de voir disparaitre tous ces musiciens des années de l’époque des années 60 70 hier une figure du blues boom anglais en la personne de Jeff Beck et aujourd’hui , ce doux rêveur américain d’une belle époque révolue du flower power à l’heure où on entend des gens capables d’envisager une guerre nucléaire !
    J’ai appris recemment que David Crosby aimait la musique liturgique et par dessus tout le contrepoint des chants sacrés et les polyphonies . C’est pour cela qu’il s’ennnuyait un peut avec les Byrds qui chantaient en coeur mais sans la complexité et les entre lacements du contrepoint . I Je me rappelle surtout de David Crosby comme l’un des quatres de l’album » déjà vu » . L’album en publique de 1974 sonne la fin de la partie !

  3. Heureux de voir que l’ami Nico ait pu, déjà, connaitre mais surtout apprécier comme il se doit le fabuleux album « If I could only remember my name », avec quand même les trois autres en guest stars. N’ayant pas épuisé toutes ses ressources avec cet enregistrement magistral, Dave nous gratifiera plus tard et dans la même veine d’un excellent « Wind on the water », avec le seul Nash.
    Bon vent, donc, David. On oubliera ton très moyen « Marrakesh express » en écoutant « To the last whale ».

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