Agriculture : les pétrodollars du Golfe poussent nos paysans vers la sortie

Des fonds des Émirats touchent des millions d’aides PAC pendant que les agriculteurs français sombrent.
@Randy Fath-Unsplash
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Les chiffres ont l’élégance brutale d’un coup de pelle dans un champ déjà ravagé. Selon le Guardian, des entreprises liées aux Émirats arabes unis auraient perçu près de 70 millions d’euros d’aides de la PAC, entre 2019 et 2024, grâce à des dizaines de milliers d’hectares acquis en Roumanie, en Espagne et en Italie. Une situation qui scandalise jusque dans les rangs agricoles et pose une question explosive : à qui profite encore réellement la politique agricole commune ?

Des aides européennes qui prennent la route du Golfe

Le groupe agroalimentaire émirati Al Dahra, via sa filiale Agricost, contrôlerait à lui seul près de 57.000 hectares en Roumanie. Des terres agricoles européennes qui ouvrent mécaniquement le droit aux aides de la PAC. « Le problème réside surtout dans l’accaparement de nos terres par des fonds d’investissement ou des entreprises étrangères », explique, à Boulevard Voltaire, l’eurodéputé RN Gilles Pennelle, membre de la commission Agriculture du Parlement européen.

Pour lui, le scandale dépasse largement la question des subventions. « La majorité des produits de ces exploitations possédées par l’Émirat y sont expédiés », souligne-t-il. En clair : des terres européennes, des aides européennes, mais une production destinée au Golfe. Même colère chez Christian Convers, agriculteur et ancien président de la Confédération rurale. « L’aide doit venir aux agriculteurs qui travaillent, il y a beaucoup de tri à faire », dénonce-t-il, auprès de BV. Avant d’ajouter : « On met de l’argent partout, sauf là où il y en aurait besoin. »

La grande braderie du foncier agricole

Au-delà des aides, c’est surtout la question de la souveraineté foncière qui surgit. Les exploitations agricoles françaises et européennes deviennent peu à peu les proies de capitaux étrangers disposant de moyens financiers colossaux. « Vu la crise agricole actuelle, les jeunes n’ont plus les moyens d’accéder au foncier. On est la proie de fonds d’investissement étrangers », alerte Gilles Pennelle. L’eurodéputé cite également les investissements chinois massifs dans les vignobles bordelais, phénomène dénoncé depuis plusieurs années.

Christian Convers évoque, lui aussi, des soupçons dépassant le simple enjeu agricole : « Derrière ça, il y a sans doute des intérêts de nations, d’espionnage. » Certaines acquisitions de terres proches de sites industriels ou militaires interrogent, nous explique-t-il.

Pendant ce temps, les agriculteurs français, eux, croulent sous les charges, les normes et les dettes. Chaque année, plusieurs centaines mettent fin à leurs jours dans un silence devenu presque administratif. Dans ce contexte, voir des groupes étrangers capter des millions d’euros de subventions européennes agit comme un révélateur brutal du malaise agricole.

L’Ukraine, future bombe à retardement de la PAC

Pour Gilles Pennelle, le dossier émirati révèle surtout une autre menace : l’éventuelle entrée de l’Ukraine dans l’Union européenne. « Si, demain, l’Ukraine rentre dans l’Union européenne, elle toucherait plus de primes PAC que la France, pourtant contributeur net », affirme-t-il. Selon les estimations avancées par l’élu RN, Kiev pourrait capter jusqu’à 11 milliards d’euros d’aides agricoles, contre environ 9 milliards, aujourd’hui, pour la France. Un bouleversement colossal pour une PAC déjà fragilisée par les négociations budgétaires en cours.

L’eurodéputé dénonce également le projet de Bruxelles de réduire de 24 % le budget agricole européen à partir de 2027 et de mettre fin à sa « sanctuarisation ». « Le budget agricole serait noyé dans une immense enveloppe où il y aurait aussi la défense ou l’immigration », avertit-il.

Une Europe qui protège les marchés, plus les paysans

Au fil des années, la PAC semble avoir changé de nature. Pensée à l’origine pour garantir l’autonomie alimentaire européenne et protéger les producteurs, elle apparaît désormais comme un immense mécanisme technocratique où les logiques financières prennent le dessus. Pendant que Bruxelles négocie le Mercosur, ouvre davantage le marché européen et empile les normes environnementales, les exploitants français disparaissent les uns après les autres. Les plus jeunes peinent à reprendre les fermes, étranglés par le coût du foncier et la concurrence mondiale.

« Le gros sujet est plus là que sur les aides », insiste Gilles Pennelle. Derrière le scandale des millions versés aux Émirats, c’est finalement une question simple qui ressurgit : l’Europe veut-elle encore une agriculture européenne ?

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Yann Montero
Journaliste Boulevard Voltaire

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