Editoriaux - 16 février 2019

Conversation : à la manière de Jean d’O.

Un dialogue fictif sur des choses qui ne le sont pas tout à fait...

– Lève le tabou ! Mets le mot et la chose sur le tapis ! Disrupte, je te dis !

– Tu crois, Édouard ?

– Et comment, si je ! On est dans une histoire de cornecul. Si on ne lève pas l’anonymat, on est infidèle au traité européen. Si on lève l’anonymat, il y a un daddy, un papa, un « père » : n’ayons pas peur du mot. Ensuite, chacun fait ce qu’il veut. On est en République, non ?

– Ce qui me gêne, dans cette histoire de cornegidouille, c’est l’absence de bases : scientifique, médicale, juridique, humaine. Après le « jouir sans entraves », plus jouir du tout. Après plus de sexe, plus de sexe. Refuser du sperme, ici, dont on a besoin, là (mon maître Alcofribas Nasier* ne m’a pas habitué à cet « en même temps »). Médicale : comment faire passer pour une maladie, à la Sécu, cette procréation ? Scientifique : comment persuader que nos spécialistes ont inventé le fil à couper le beurre ? Juridique : quid de l’adoption ? Si on « étend » l’insémination, on fait un enfant adoptable, donc on dévoie l’adoption qui est de réparer un malheur — tu me suis, Édouard ? — et non de créer un orphelin. Autre chose troublante : ce métaprincipe selon lequel le mariage désignerait l’union d’un homme et d’une femme et qui serait le plus fondamental de tous les principes du droit civil français. Tu sais que Cambacérès (celui de l’an XII, j’entends), homosexuel assumé, s’était attaché à “intégrer explicitement le critère de l’altérité sexuelle dans son projet de Code civil”. Marlène et Jean-Michel Archange ont beau remuer leurs ailes, je ne me tire pas de ce guêpier. Il faut refaire le Code civil, tu te rends compte ! C’est pour ça que j’ai voulu que Juppé soit au Conseil constitutionnel. Et puis, ce que dit un docteur, des chimères entre homme et animal, ça fait froid dans le dos. Ces deux filiations me troublent également dans mon rapport à l’égalité. On va vers des jours sombres, Édouard, c’est moi qui te le dis.

– N’exagère pas ! Prends les tous à contre-pied ! Tu es contre la PMGPA, point barre ! Pour l’IAD**, tu assumes. Elle couvre un adultère ou une impuissance dans les couples hétéros ? Où est le problème ? On peut ne plus rembourser ! Pense plutôt aux problèmes à venir avec Rambo !

– Tu as raison. Je fais un coup d’éclat : je me défausse à cœur. Je prends le pont d’Arcole dans l’île de la Cité. Tu te rappelles ma phrase « Le présent, grâce à moi, vaut mieux que le passé » ? Marre des arcs-en-ciel à la Turner !

– Plus d’états d’âme. Lève le tabou, sinon je me barre !

– Pas ça, Raymond, pas toi ! Après Ismaël, Vincent, Plume et les autres, c’est le radeau de la Méduse ! Tu veux pas qu’on chante ensemble “Ne me quitte pas… ne me quitte pas […] Moi je t’offrirai des perles de pluie venues de pays où il ne pleut pas” ?

– Au fait, Emmanuel, qu’est-ce que tu voulais me dire ?

– Que le sourire de Juppé est impénétrable.

* Alcofribas Nasier : anagramme et pseudonyme de François Rabelais
** IAD : insémination artificielle avec don de sperme

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