Connaissez-vous Pandora, l’un des plus beaux films d’amour au monde ?

On envie ceux qui ne l’ont jamais vu, tant on voudrait revenir en arrière pour connaître le choc de sa première vision.
Ava Gardner
Ava Gardner

Et voilà Pandora, le chef-d’œuvre d’Albert Lewin, qui ressort aujourd’hui en Blu-ray 4K UHD - excusez du peu. En 2020, ce classique a déjà eu les honneurs d’un magnifique coffret assorti d’un copieux essai du spécialiste Patrick Brion, l’homme qui a prêté sa voix à la mythique émission Cinéma de minuit, diffusée de 1976 à 2024, témoin d’une époque où le service public méritait encore son nom. Mais repenchons-nous plutôt sur ce film résolument hors normes, tourné en 1951. À la mise en scène Albert Lewin, autre cinéaste tout aussi inattendu et qui n’aura tourné que six films durant sa longue carrière. Mais pas n’importe lesquels, tel qu’en témoigne son Portrait de Dorian Gray (1945), avec George Sanders, toujours impeccable en pervers suave, et Angela Lansbury, la future star de la série Arabesque.

Albert Lewin, un littéraire à Hollywood…

Pourquoi une filmographie si chichement comptée ? Tout simplement parce que jeune surdoué, Albert Lewin est tôt embauché par le tout aussi juvénile Irving Thalberg, alors surnommé « The Wonder Boy », et qui donnera tout son lustre au studio MGM, au début du siècle dernier. Fort d’une culture littéraire encyclopédique - qualité rare, dans les milieux hollywoodiens -, Lewin lit tous les romans qui sortent, certains même avant qu’ils ne soient publiés, histoire de dénicher ceux qui pourraient être adaptés sur grand écran. Ainsi est-ce lui qui conseillera à Irving Thalberg d’acheter les droits du livre d'une certaine Margaret Mitchell, Autant en emporte le vent, dont personne ne fait alors grand cas. Thalberg est sceptique mais, ayant rendu l’âme en 1936, il faudra attendre trois ans pour que le film sorte enfin, emportant le succès mondial qu’on sait. Mieux : excellant, également, en lettres classiques, mythologies antiques et vieilles légendes européennes n’ont plus de secrets, pour Albert Lewin. Bref, un emploi du temps lui en laissant peu pour la mise en scène.

Fasciné par Pandora, l’Ève païenne à laquelle les dieux ont confié la boîte contenant leurs secrets et qui ne peut s’empêcher de l’ouvrir, il se passionne également pour La Légende du Hollandais volant, narrant l’histoire d’un capitaine condamné à errer sur les océans sans jamais pouvoir accoster. Quel crime a-t-il commis, pour mériter une telle punition ? Avoir blasphémé, tout simplement. Lewin voit aussitôt le potentiel de ces deux personnages tragiques. Il s’y connaît, en scénarios, ayant longtemps raccommodé ceux de ses confrères. Ce sera donc le destin d’un capitaine hollandais, né au XVIe siècle, Hendrick Van der Zee, ayant assassiné sa femme, persuadé qu’elle le trompait alors que ce n’était pas le cas. Condamné à mort, il accepte la justice des hommes mais défie celle du Tout-Puissant. Il refuse l’absolution tout en appelant la damnation de ses vœux. Son châtiment ? Écumer les océans, histoire de coller au texte original, mais agrémenté d’un ajout dramatique signé Lewin : le châtiment divin ne pourra être levé que si une femme accepte de mourir d’amour pour lui. Pour ce faire, il a le droit de résider sur notre Terre, une fois tous les sept ans, mais seulement six mois durant, histoire de lui permettre de trouver la perle rare. Et c’est là qu’intervient Pandora.

James Mason et Ava Gardner, le choix qui s’imposait…

Nous voilà maintenant dans l’immédiate après-guerre. Hendrick Van der Zee pose l’ancre près d’un port espagnol, Esperanza (nom prémonitoire), et fait la connaissance de Pandora, une chanteuse américaine réputée. Il est désespéré, elle est cynique. Lui ne croit plus en rien, après ces siècles d’errance. Elle n'espère pas grand-chose, si ce n’est la satisfaction égoïste de ses caprices du moment. Qui, pour incarner de tels personnages ? Pour Albert Lewin, qui a toujours eu le nez creux, l’évidence s’impose : ce sera James Mason et Ava Gardner ou rien. Et le pire est que le bougre a raison. James Mason est le plus élégant des acteurs ; logique, il est anglais. Ava Gardner est un monstre de sensualité : elle n’irradie pas l’écran ; elle l’enflamme. Il est réservé, elle est exubérante. Le tournage peut commencer. Pour des raisons fiscales, il a lieu en Espagne et les techniciens sont britanniques. Le plus talentueux de ces derniers ? Jack Cardiff, l’un des meilleurs chefs-opérateurs de toute l'histoire du septième art. Et là, il se surpasse, mitonnant des scènes qui demeureront gravées dans les mémoires, tel ce passage nocturne, tourné sur une plage ornée de statues antiques, tandis qu’un orchestre de jazz accompagne le tout. Albert Lewin filme en apesanteur, comme touché par la grâce. Instinctivement, Van der Zee et Pandora comprennent à quel point leurs destinées sont mêlées. Elle lui propose de mourir pour lui, mais que lui donnera-t-il, en échange ? Son salut, tout simplement. Ne déflorons pas la suite.

Un fan du film nommé Roger Holeindre…

Pour la petite histoire, le tournage est un véritable cauchemar. Albert Lewin sait qu’il tient ici le film de sa vie. Lui, d’habitude si affable, multiplie les prises jusqu’à l’épuisement de ses acteurs. Dans Ava, ses mémoires (Presses de la Renaissance), la diva se souvient : « Un jour, j’ai dû lui dire : "Al, pensez-vous que je puisse aller au petit coin après la quatre-vingt-unième prise ?" » Pour tout arranger, Mario Cabre, qui joue un torero amoureux de Pandora, se comporte aussi mal à la ville qu’à l’écran, jusqu’à menacer de mort un certain Frank Sinatra, alors l’époux d’Ava Gardner. Drôle d’idée, quand on sait les rapports étroits qu’entretenait le crooner avec des familles italiennes pas toujours très… honorables.

Pis : Pandora ne reçoit, à sa sortie, qu’un simple succès d’estime. Et ce n’est qu’avec le temps qu’il est devenu un monument insurpassable du film d’amour. Pas de bluette ou de comédie sentimentale, mais d’amour tout court. On envie ceux qui ne l’ont jamais vu, tant on voudrait revenir en arrière pour connaître le choc que fut sa première vision.

PS : pour la petite histoire, le défunt Roger Holeindre, l’un des fondateurs du Front national, surnommé « Popeye » par le peuple des militants, était un fan transi de ce film. Il disait parfois : « Si tu n’as pas vu Pandora, tu n’as rien compris à l’amour, au véritable amour. »

Et en bonus, l’intégrale de la scène d’Ava Gardner au piano. Précisons qu’elle chante sans être doublée. Sublime. Le godelureau accoudé sur l’instrument n’y survivra d’ailleurs pas.

Picture of Nicolas Gauthier
Nicolas Gauthier
Journaliste à BV, écrivain

Vos commentaires

9 commentaires

  1. Merci pour cet article, excellent comme toujours, et la belle photo d’Ava. Je me permets une réponse à BradPittr : il me semble que dans le film Aviator, il ne s’agit pas d’Ava Gardner mais de Katerine Hepburn, amoureuse folle, après l’aviateur, du célèbre Spencer Tracy. Autre précision, Ava Gardner était d’origine irlandaise. Une île qui a donné au 7ème ses plus fameuses beautés, dont Grace Kelly.

  2. C’est la légende du Hollandais volant portée à l’écran,
    qui passe régulièrement à la télé.
    Une pure merveille…

  3. Vraiment un très bel article qui donne envie de voir ce film! et en plus un clin d’œil à Popeye!

  4. Sur grand écran, les femmes étaient des femmes et les hommes des hommes et ça faisait rêver.

    • J’ai le dvd, et c’est une pure merveille. Inoubliable. Je l’ai revu d’innombrables fois. Ava… merveille des merveilles…

  5. J’ai dejà vu ce film mais vous me donnez l’envie de le revoir et en blue ray . Pourquoi pas ?
    En tout cas, à l’époque ,il y avait des femmes sublïmes. C’était pareil pour les hommes.
    Mais je laisse le soin aux femmes de le juger.

    • Heureusement il y en a encore, ne serait ce que Kate Beckinsale qui interprète Ava Gardner dans Aviator.

  6. Ah que oui. Vous me refaites naviguer dans ma filmographie mémorielle. Je ne sais si Ava Gardner n’avait pas une goutte de sang indien et le très british Saunders une goutte de sang slave. Il a laissé des mémoires avant son suicide. Personne ne peut oublier la seule scène technicolor du Portrait (noir) de Dorian Gray. Un jour vous nous parlerez de « the Freaks », cette folie sublime du cinéma…

Commentaires fermés.

Pour ne rien rater

Les plus lus du jour

⇨ Tous les vendredis de 17h30 à 19h30
avec Marc Baudriller et Boulevard Voltaire ⇦

Mélenchon est bien timide sur la loi antihomosexualité au Sénégal
Vidéo YouTube

Les plus lus de la semaine

Les plus lus du mois