Editoriaux - International - Société - 6 novembre 2019

Coke en stock 2.0

La BBC a fait éclater le scandale : dans des pays du Golfe, l’esclavage persiste, au Koweït et en Arabie saoudite, qui l’ont pourtant aboli respectivement en 1947 et en 1968. Certes, l’islam s’accommode bien de l’esclavage, et ce n’est plus l’horreur de la traite négrière arabo-musulmane où, selon certains historiens, les esclaves mâles étaient castrés pour éviter qu’ils ne se reproduisent, induisant une grande mortalité lors de la traite et le besoin de faire perdurer celle-ci afin de renouveler la main-d’œuvre servile. L’examen des faits à la lumière de la convention relative à l’esclavage de 1926 permet d’affirmer qu’il s’agit bien d’esclavage et de traite. Des travailleuses émigrées venues de pays très pauvres dont le passeport est confisqué, tout juste nourries et vêtues, qui sont utilisées au-delà de ce que la simple décence permettrait, qui sont privées de la liberté de circuler ou de téléphoner et qui peuvent être « revendues » à d’autre « sponsors ». Eh oui, pas question de parler, ici, de propriétaires.

Des entreprises parmi les GAFAM sont ennuyées : dématérialiser l’intermédiation entre une offre et une demande, faciliter la mise en relation d’un acheteur et d’un vendeur, permettre l’échange d’informations qui aboutira à la transaction, c’est leur job. Les réseaux sociaux permettent de publier sur l’existence de l’offre avec le bon mot-clic (je préfère la traduction québecoise pour « hashtag » au français mot-clé) #ServanteÀTransférer. Des applications qu’ils distribuent via leurs plates-formes sont utilisées dans le même dessein : que penseriez-vous si, sur votre site d’annonces commerciales préféré, vous lisiez une annonce pour une domestique/esclave avec possibilité de trier par race et de spécifier une fourchette de prix ? Les GAFAM tentent de faire le ménage, parce que ça fait désordre sur leurs belles images de groupes progressistes patentés, promoteurs de la bien-pensance inclusive. Sans préjuger de l’effectivité de leurs efforts, il y aura des solutions de contournement que trouveront les trafiquants de chair humaine.

Pourtant, ces firmes ne sont pas les dernières à encourager certaines de leurs salariées à congeler leurs ovocytes pour optimiser l’utilisation de leurs talents professionnels que ne manquerait pas de bouleverser une maternité trop précoce à leur goût 1. Cette instrumentalisation des femmes, de leur corps et de leur fécondité serait-elle moins sordide ? Qui pour leur dire de s’acheter une cohérence ?

C’est normal que la serial-tweeteuse Marlène Schiappa, emblématique guide de la diplomatie féministe que la France donne au monde et inlassable défenderesse de toutes les victimes du patriarcat international, soit silencieuse sur ce sujet. La réhabilitation des sorcières brûlées jadis est largement plus importante que la dignité des domestiques exploitées aujourd’hui dans ces pays lointains. Et puis les pétrodollars sont des raisons que la raison ignore.

Donc, s’indigner, certes, mais à la marge et pas trop… Fermons discrètement les yeux aujourd’hui avec ces servantes qui triment là où « notre 2 » pétrole est extrait, et demain nous ferons de même avec les mères porteuses, puisqu’elles sont encore loin. Et puis il faut faire attention à ne pas stigmatiser en raison d’une religion, l’islam, à quelques jours de ce rassemblement contre l’islamophobie. Et lorsqu’un séide du parti des indigènes vous parlera du Tintin emblématique d’une Europe raciste, vous devrez omettre de lui rappeler que dans Coke en stock, c’est Tintin et le capitaine Haddock qui libèrent les esclaves. Le vivre ensemble est au prix de ce mensonge par omission ?

Notes:

  1. Certaines de ces firmes financent de telles congélations ovocytaires pour des salariées. Le débat parlementaire récent a prévu d’interdire une telle possibilité.
  2. Allusion au titre d’un article de Dylan Ratigan en 2011 « How Did Our Oil Get Under Their Sand? » – Comment notre pétrole s’est-il retrouvé sous leur sable ?

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