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Cinéma - Editoriaux - 12 janvier 2020

Cinéma : Une vie cachée, de Terrence Malick

On sort du dernier Terrence Malick bouleversé. Mais là n’est pas la principale force du film : on en sort surtout avec la conscience d’avoir été plongé dans l’un de ces rares chefs-d’œuvre inspirés où, dans l’histoire de l’humanité, quelques artistes sublimes ont réussi à faire s’affronter devant nous les grandes questions existentielles sous le regard d’une transcendance à la fois évidente et mystérieuse. Terrence Malick est l’un de ces grands.

On songe à Antigone, bien sûr, et à Dostoïevski. À Antigone pour l’intégrité du refus du héros : Franz Jägerstätter (August Diehl), un humble paysan autrichien rattrapé en 1939 par l’Histoire et l’obligation de participer à cette guerre et à l’aventure nazie qu’il réprouve au nom de sa foi. Il refuse de prêter serment à Hitler, de porter les armes, ce qui lui vaudra d’être emprisonné en Autriche puis à Berlin et d’être condamné à mort. Il a été béatifié par Benoît XVI en 2007.

À Dostoïevski pour son art de la polyphonie qui se joue à l’intérieur de l’âme du héros comme dans ses relations aux autres, son épouse (Valerie Pachner), sa mère, le curé de son village, son avocat, le vieil officier plein de doute chargé de le condamner à mort (Bruno Ganz, dans son dernier rôle), tous admirables.

Le film palpite ainsi aux rythmes de cette âme habitée, de ces dialogues qui, au sens strict, sont d’ailleurs rares, s’effaçant devant des monologues intérieurs, des voix off, pour les lettres, les pensées, les prières, où se montre cette transcendance et se joue le combat spirituel.

Car cette « vie cachée », c’est bien sûr une référence au Christ et au poème de George Eliot qui clôt le film, mais c’est surtout la présence d’une transcendance à la fois douce et terrible au cœur de ces personnages, et de la réalité : elle irradie la nature majestueuse des montagnes et des torrents du Tyrol, les gestes éternels des paysans – et jusqu’aux bêtes – et elle parvient encore à s’immiscer dans les orties et le soupirail des prisons. On retrouve là, mais épuré, l’hymne à la vie cosmique de L’Arbre de vie.

Rien d’idyllique, pourtant, dans la peinture de la réalité et Malick sait être aussi juste et réaliste qu’il est inspiré, sans jamais tomber dans la caricature, quand il filme la dureté des travaux de la ferme laissés aux femmes, la cruauté de la communauté villageoise à l’égard de Franz et Fani ou les tortures de la prison.

Tous les ressorts du cinéma – cadrage, durée, lumière, voix off, photo, jusqu’à l’admirable musique, à la fois lyrique et quasi liturgique de James Howard – sont ici mis au service de ce projet fou : nous faire voir et goûter l’invisible sans abolir le mystère du mal ni notre liberté.

Il n’y avait certainement qu’un cinéaste aussi mystérieux que Terrence Malick, né en 1943, issu d’une famille assyrienne ayant fui les massacres de 1915, et ayant étudié Kierkegaard à Harvard et Oxford, pour livrer un tel chef-d’œuvre.

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