Réalisé et coécrit par l’américain oscarisé Tom McCarthy (pour Spotlight, en 2015) avec l’appui des Français Thomas Bidegain et Noé Debré, on pourrait penser que Stillwater, présenté hors compétition, en juillet dernier, lors du festival de Cannes, aurait, de ce fait, et des engagements idéologiques déjà connus de ses concepteurs, coché toutes les cases du politiquement correct exigé, de la fausse indignation boboïsée ou des injonctions de la propagande de déconstruction diffusable dans nos salles obscures. Oui, on aurait pu le penser…

Ce film, qui oscille entre le drame romantique, le thriller et l’étude psychologique d’un personnage fruste en quête de rédemption, raconte l’histoire de Bill Baker (un Matt Damon alourdi mais convaincant sous sa couperose d’ancien alcoolique, en casquette et chemise à carreaux, à l’accent épais de l’Oklahoma et au regard perdu du « péquenot » blanc américain déclassé), mauvais père et mauvais mari ; mais qui s’évertue, avec ses moyens limités mais efficaces de semi-brute instinctive, à trouver le moyen d’innocenter sa fille (Abigail Breslin, en post-adolescente pansexuelle, perverse à souhaits), enfermée aux Baumettes pour l’assassinat de sa colocataire. Au passage, il tombe amoureux de Virginie, une actrice française (incarnée par Camille Cottin, remarquable dans un jeu de bourgeoise-bohême passionnée qui doit lui ressembler) qui s’investit pour sa cause et trouve pour sa fille Maya (la petite Lilou Siauvaud, 9 ans, criante de vérité enfantine) un père de substitution dans ce géant américain blessé à l’âme, attirant par contraste.

Mais voilà. Malgré ses défauts – les incohérences scénaristiques flagrantes qui présentent cet Américain borné, débarqué du Midwest, perdu dans une ville européenne dont il ne connaît ni la langue ni les codes ; mais qui, comme en son temps Rambo, déjoue tous les écueils pour aboutir ; le parti pris filmique ultra-réaliste et d’immersion de Stillwater écrase le message initial et flou qu’est l’argument fordien de la rédemption du loser ; pour imposer à tous les publics une vision hallucinante de la cité phocéenne : délabrement, violence, corruption, bestialités d’une Babel cosmopolite et fracturée. Involontairement ?

Si Matt Damon, séduit par les Calanques, a déclaré que « Marseille est sublime », en espérant que ce film donnera le sentiment d’être pour elle « une déclaration d’amour » car « c’est une ville unique au monde », le Vieux-Port filmé en plongée et une Notre-Dame de la Garde en ligne d’horizon des quartiers chics, ou en poster de propagande hôtelière, n’y sont – hélas – que la carte postale devenue tragiquement désuète d’un monde évanoui.

En revanche, la cité-ghetto maghrébine et ses tours des quartiers nord qui dominent la ville semblent une forteresse imprenable, menaçante et bien réelle où règne une autre loi : celle des rodéos sauvages, des bandes, errant entre deux mondes, d’une nouvelle violence tribale qui se déchaîne contre l’intrus « blanc » isolé qui s’y perd. Pire : la scène clé du film au Stade Vélodrome, lors d’une rencontre prétexte entre l’OM et Saint-Étienne, « atmosphère » oppressante de la nouvelle cathédrale, illuminée des fumigènes rougeoyants, rituels barbares, hommage à ses dieux du foot et de la nuit par leurs dévots hallucinés, gesticulant, hurlant, moites, rayés de bleu et blanc. Bestialités sans frein…

Alors, le malaise nous étreint : immersion en terre de France inconnue ! Le film aurait-il échappé à ses concepteurs comme un monstre de Frankenstein pour toucher à la réalité crue du monde éclaté ? Marseille apparaît bien pour ce qu’elle est devenue, après cinquante ans d’ sans contrainte : la métropole d’un « monde brutal », que certains refusent de voir, bienveillants idéologiques. L’arène de survie d’où nul ne sortira indemne : ni l’Américain fruste, ni l’actrice bobo, ni l’Arabe assassin, ni la lesbienne perverse, incapable de résister à ses pulsions mortifères.

Un film réactionnaire ? Simplement « trumpien » par accident ? « est brutal », répète, à la fin, l’homme blessé qui doute. Conclusion nietzschéenne sur la réalité terrifiante d’un monde désespéré ; celui aussi, derrière ses photos glacées de Calanques, de l’archipel français 2021.

1 septembre 2021

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